Noyez le poisson [episode 24]

Devant nous, sous les lueurs blafardes de la coursive vétuste, se tenaient les trois techno-hybrides, aberrations issues des laboratoires des Patriarches. Le premier fondit sur nous en un éclair, en réponse à l’injonction de mon Lieutenant. Jamais je n’aurais pensé que de telles monstruosités puissent être aussi rapides, aussi souples. Jamais je n’aurais pensé non plus voir la mort d’aussi près. Mais c’était sans compter sur Jenkins et ses hommes.

Le premier techno hybride fonça sur nous, lourdement armuré et armé de son étrange bracelet muni de lames effilées. Il se déplaçait comme une bête, s’aidant de ses bras pour avancer, puis se relevant pour courir comme un homme, tantôt à quatre pattes, tantôt à deux, esquivant les rafales de balles venues des hommes de Jenkins, les quelques projectiles qui le touchaient ricochant sur son épaisse armure de combat.

Pas moyen de se replier ni de se mettre à couvert dans cette maudite coursive. Jenkins s’avança, mais ne dégaina pas son arme. A la place, il sortit un long couteau de combat à lame moléculaire, et se mit en position pour … encaisser la charge ? … les pieds solidement ancrés dans le tapis bactérien, l’épaule en avant, la lame en arrière.

C’était de la folie, mais aucun des autres soldats ne fit de commentaire. Au lieu de ça, deux de ses hommes se positionnèrent derrière lui, à distance raisonnable, pour former un mur entre moi et les bêtes. Ils me protégeaient. Le regard de Jenkins se durcit … et le monstre, arrivé au plus près du Lieutenant, lui sauta dessus, les lames en avant.

Dans un cri de fureur, je libérai toute ma puissance mentale sur lui. Son esprit dément, brisé par le conditionnement des Patriarches, vacilla sous le choc… mais résista à l’assaut. Je n’avais plus assez de ressources. Une nouvelle vague de sang me coula du nez. Il y eu comme un ralenti, ou les deux hybrides se rapprochaient l’un de l’autre, lentement, vers l’issue fatidique du choc à venir. Je retins ma respiration…

Mais d’un mouvement souple, incroyablement vif, Jenkins pivota sur ses appuis au dernier moment et esquiva l’assaut. Le techno-hybride ne pût ajuster sa trajectoire. Il fut violemment accueilli par les deux hommes devant moi, placés juste derrière le Lieutenant, qui réussirent, eux, à contenir la charge à grands coups de crosse de leurs armes, dans la tête et le tronc du monstre. Le lieutenant, lui, profitant de son mouvement de pivot, prit son élan en armant son bras tendu tout en retournant son couteau pour le saisir par la lame… Et le lança de toute ses forces vers les autres Techno-hybride. Il toucha juste, et atteignit un des monstres en plein dans la bouche non protégée par le casque, faisant voler ses dents dans un horrible glapissement étouffé de sang.

Avant même que je ne puisse bouger, Jenkis avait déjà fait volte face pour se positionner dans le dos du premier techno-hybride, aux prises avec les hommes devant moi, et planta une deuxième lame sortie de je ne sais où pile dans la nuque du monstre, entre les deux plaques de son armure, lui traversant la gorge de part en part. Un grosse gerbe de sang se répandit aussitôt sur nous, et il refit demi tour, dégainant cette fois son fusil d’assaut, immédiatement rejoint par les deux derniers soldats de notre petit groupe, restés sur les côtés.

Et je vis la peur dans les yeux du dernier techno-hybride. Ses deux compagnons, monstres parmi les monstres, créations infâmes profilées pour tuer, n’avaient pas tenu plus de quelques secondes face aux géno-hybrides du Culte du Trident. J’en restai complètement sur le cul. Ils avaient agi de concert avec une telle efficacité, une telle élégance même… c’en était presque artistique… La tactique et la coordination face à la fureur des bêtes de l’hégémonie. De l’art, je vous dis.

Le dernier Techno hybride tourna les talons, et prit ses jambes a son cou, remontant l’escalier en quatrième vitesse. Et à ce moment précis, venu de nulle part, la voix de Zaiten résonna, comme une touche finale à la symphonie qui venait d’être jouée devant moi :

 » Ne le poursuivez pas. »

Comment il fit pour savoir, honnêtement je n’en sais rien. Il avait dû écouter les bruits de l’affrontement dans le communicateur, ou alors il était mi homme mi cyber-caméra de surveillance, ou peut-être avait-il une machine à savoir quand il fallait poursuivre ou pas. Ou tout simplement il possédait ce sixième sens de commandant, celui qui vous dit comment se passent les choses sans les voir. Le même que celui des amiraux du G.S.I. Le même que toi, Sid.

Je suis resté la, totalement hébété, couvert de sang d’hybride, à regarder en bredouillant le cadavre du monstre à mes pieds, moitié traumatisé, moitié épaté. Du sang coulait de son nez. Mon attaque avait réussit, finalement, il devait être dans les vapes pendant le saut. Je n’avais pas servi à rien.

C’est alors que je fus brutalement ramené à la réalité par quelque chose qui me sauta sur le dos, suivi d’une vive douleur de pince. Je me mis à crier, et sans réfléchir me jetai sur le mur le dos en avant. Il y eut un étrange crac sonore et le cadavre d’un gros euryptère tomba au sol. Il avait du être attiré par l’odeur du sang. Je n’avais vraiment pas de chance avec ces bestioles…

 » Qu’est ce qui se passe Jenkins ? J’ai entendu Mayr crier, demanda aussitôt la voix du commandant.

– C’est bon commandant, c’est rien, juste un homard qui …

– A NON BORDEL CA VA PAS RECOMMENCER ! Je vous signale que c’est moi qui me suis fait ce techno hybride, je mérite un peu plus de respect ! Mais si, regardez, il saigne du nez !  »

Les hommes se penchèrent vers le cadavre, puis me regardèrent d’un air perplexe, alors que je montrais du doigt le filet de sang qui lui coulait du nez, à coté de la crevasse fait par la lame de Jenkins.

Oui bon, ça sonnait pas terrible comme argument, c’est vrai.

« Euh … ouais … si tu le dis, me lança le Lieutenant, le sourire au lèvre. Bon allez tout le monde, il faut aller secourir Mallone et ses copines. Mayr, tu fais demi tour et tu retournes auprès du commandant. Kranes, tu l’escortes. Les autres, on y va. »

Et le dénommé Kranes se tourna vers moi en souriant, en me poussant doucement à prendre la coursive. Je me sentais comme un boulet que les hommes trainaient. N’y avait il pas quelque chose que je puisse faire… Mais si !

 » Commandant. Permission de fouiller le compartiment de survie au passage ? Dans beaucoup de station, il est relié au « cerveau central » informatique. Si je peux rentrer dedans on pourrait avoir des infos, non ?

– Accordée. Mais je veux vous voir revenir dès que j’en donne l’ordre, c’est clair ?

– A vos ordre. Roy ? Euh, Adama, tu m’entends ? Je vais avoir besoin de tes conseils. Tu es en état ?

– Ça devrait aller, me répondit ce dernier d’un voix souffrante. On va faire ce qu’on peut, hein ? »

Bien. Encore fallait il trouver un terminal ou un ordinateur. Il devait forcement y en avoir un en état, sinon la station serait déjà sans oxygène. Décidément, tout nous ramenait à ce point crucial… l’oxygène.

Je fus tiré de mes pensées par un coup de feu à coté de moi qui me fit sursauter.

 » RAS commandant, répliqua aussitôt Kranes. Un gros homard. »

Je t’en foutrais moi des gros homards. L’EURYPTERE devant nous – donc un scorpion, hein, j’y tiens – était effectivement massif, mais surtout il n’était pas seul. Des dizaines de ces bestioles sortaient de partout pour se ruer sur les cadavre d’hybrides que nous avions laissé derrière nous. Des charognards invétérés… Ils ne semblaient pas nous prêter attention outre mesure, malgré le fait que nous étions nous-même couverts de tripe d’hybride, mais Kranes avait préféré faire dans le préventif. Je n’allais pas lui en vouloir…

 » Je suis sûr que ça doit se manger ce genre de truc, me dit-il en souriant. »

Nous entrâmes, après avoir scrupuleusement évité les EURYPTERES – toujours des scorpions – dans la salle récifale, et empruntâmes la porte sur notre gauche, pour pénétrer dans une nouvelle pièce, arme au poing. La lumière ne fonctionnait pas, mais il y avait de l’électricité, comme en témoignaient les moniteurs allumés un peu partout. Des bureaux, des tableaux de commandes, des consoles … C’était le centre de survie, pas uniquement le générateur d’oxygène, comme l’avait dit le commandant. De là, on pouvait contrôler toutes les ressources de l’installation. Parfait.

La pièce était restée au sec, et il y avait moins de faune. On voyait tout de même, ça et là un petit tapis de cyanobactérie ou un amphibien bizarre. Nous allumâmes nos torches et balayâmes la salle : personne.  Je me dirigeai vers la console sur notre droite, qui semblait en état de marche.  Je commençais la procédure d’authentification, lorsque je sentis qu’on appuyait quelque chose sur mon dos. Encore un de ces maudits euryptères ?

 » Ne bougez plus. Un pas de plus et je vous fais sauter la cervelle.  »

Ce n’était définitivement pas un scorpion. Kranes leva aussitôt son arme en réponse. Il y avait bien quelqu’un, finalement.

>>> A suivre.

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