Noyer le poisson [episode 9]

Assis sur ma couche, dans le dortoir, je me repassais encore et encore cette fichue missive en mémoire. Comment avais-je pu être aussi naïf … Je m’en foutrais des baffes, tiens.

Toute cette histoire me ramenait tellement loin en arrière… Mon enfance à Ariane, ma formation de mental, mes études. Mon expédition dans le Golfe.  Ma thèse sur la communication extra sensorielle des mammifères marins. La découverte de mon Empathie Planctonique. Le Culte du Trident ne m’avait jamais quitté des yeux. Tout au plus m’avait il aiguillé, de loin.

Et maintenant ? Maintenant, il allait me falloir être efficace. Plus le moment d’hésiter. Plonger dans les zones d’ombre du briefing. Affronter notre ennemi. Mais c’était bien trop pour moi. A l’époque, j’avais clairement l’impression d’être dépassé, immergé malgré moi dans un monde qui ne voulait pas de ma présence.

Dans quelques heures, le grand plongeon. Bien sûr, j’avais déjà fait de la plongée. Bien évidement. Passé 8 mois a étudier les communautés de bélouga, cela ne se fait pas depuis un bureau.  Mais là tout allait être différent. La violence, les combats, la mort. Je n’y étais pas préparé – mais peut-on vraiment l’être ? Est-ce que l’on peut vraiment être indifférent à l’enfer noir des grands fonds, à la froide morsure des harpons, à l’angoisse de la noyade ?

Je fus tiré de ces joyeuses pensées par le bruit de la porte coulissante du dortoir. Jenkins, le second du commandant, entra à tâtons  dans la pénombre, au milieu des couches, jusqu’à la mienne.

‘Mayr ? ‘

Il me regarda l’air inquiet. Ces cheveux roux, rasés de près à la militaire, illuminaient son crâne dans la pénombre. Il ressemblait à un adolescent qui aurait grandi trop vite : grand, efflanqué, souple, pliable. Il donnait l’impression d’être cartilagineux. Une espèce de raie humaine à la tignasse rousse et aux oreilles décollées.

‘Tu vas bien ? me demanda-t-il d’une voix hésitante.

– A ton avis ? Comme un type qui va plonger avec des commandos génohybrides surentraînés d’ici une demi-heure sur une mission mortelle. Ça baigne , répondis-je sèchement »

Je l’avoue, je n’ai pas été très diplomate pour le coup. Lui répondre aussi sèchement alors qu’il venait juste aux nouvelles. Mais je n’étais pas dans le bon état d’esprit pour considérer un quelconque protocole social. Désolé Jenkins. Il s’assit à côté de moi, genre grand-frère qui compatit.

‘Tu sais, on ne s’y habitue jamais vraiment. Le stress de la plongée. C’est pour tout le monde pareil. On apprend juste à prendre sur nous, et à ne pas trop penser à ce qui pourrait advenir.’

Advenir ? Le mot sonnait bizarre dans sa bouche.

« Alors on apprend à se serrer les coudes et à veiller les uns sur les autres. On est pas là pour crever, ils ont payé trop cher pour ça. C’est pas nous, les pertes acceptables. Et surtout pas toi, et Zaiten le sait très bien. Il couvrira ton cul jusqu’à t’en boucher le trou, comme je dis toujours. »

Heureusement que l’on était dans la pénombre et que ni vous ni lui ne pouvaient voir la tronche que j’ai tiré à ce moment-là. Décidément, ce n’était pas vraiment son fort de remonter le moral de ses hommes. Espérons qu’il est meilleur pour les mener au combat. Enfin, c’est comme pour les cadeaux, c’est l’intention qui compte.

‘…

– J’ai été briffé par Zaiten moi aussi. On va y arriver. Ce n’est pas vraiment une mission difficile, si ta plancto-pommade marche. On les trouve, on entre fissa, on les fait cuire, on fait le ménage, et on rentre au navire le soir même pour la picole. T’auras pas le temps de chier dans ta combi que tu seras déjà tiré d’affaire.

– …

– Tu sais te servir d’une arme ?’

Question idiote. Dans notre monde agonisant, tout le monde sait se servir d’une arme, au moins un minimum. Mis a part une poignée de privilégiés, la plupart des gens sont amenés, de nos jours, à devoir savoir s’occuper d’eux-même. Et cela comprend le maniement des armes, ou en tout cas les rudiments.

‘Je sais me servir d’un harpon et d’une arme de point. Enfin, je vise pas bien, mais je sais ne pas me tirer dans le pied. J’ai eu à combattre un gros mérou, au cours d’une de mes expéditions, et je m’en suis sorti indemne.’

Bon, j’avoue, ce n’est pas vraiment un exploit militaire. Mais de un, c’était un très gros mérou, et de deux… abstenez-vous de tout commentaire. Jenkins eu la décence de ne pas se foutre ouvertement de moi et de prendre en considération ma faculté à positiver dans ce genre de moment . J’appréciais.

‘Et bien alors il est où le problème ? Tu sais nous les hybrides, on est ni plus ni moins que des gros mérous blanchâtres ! On couine tout pareil face à un harpon lourd à répétition ! Alors si tu as été capable d’aligner un mérou, tu pourras facilement descendre un soldat ennemi ! Enfin, je devrais plutôt dire, d’achever ceux qu’on laissera barboter à demi vivants pour que tu t’exerces ! ‘

Il me gratifia d’une tape amicale dans le dos, signe d’encouragement qui soulignait à merveille son discours éloquent et distingué. Paradoxalement, cela me détendit un peu. Mais le voir prendre un certain plaisir à évoquer des actes de barbarie subaquatiques n’était pas vraiment ma tasse de thé. Si je le laissais continuer à me remonter le moral, j’allais finir par me jeter dans le SAS moi-même. Il fallait enchaîner.

‘Ouais, vous avez raison, Jenkins. Ça va le faire.’

Il parut satisfait, mais je ne saurais dire si c’est de ma réaction, ou de sa prestation d’orateur.

Et puis tout d’un coup, là, paf, comme ça, je me remémorais mon entrevue avec Zaiten, une demi-heure plus tôt.  Ce fut le déclic. Non, j’allais pas me faire avoir deux fois de la même manière. En un éclair, mes pupilles se dilatèrent, et je traversai les barrières mentales de Jenkins.  Mais en douceur, cette fois, discrètement. Je ne voulais pas qu’il s’en rende compte.

Et ces pensées commencèrent à affluer dans ma tête. Il y avait beaucoup d’affect. Il était sincèrement inquiet pour moi. Un poil condescendant, malgré lui, mais honnêtement préoccupé par mon état futur. Il me sous estimait, et ce n’est pas vraiment glorieux, vu mes aptitudes militaires pitoyables, mais il avait déjà réfléchi à une demi douzaine de façon de protéger efficacement mes arrières si je flanchais ou si je ne tenais pas le rythme. Sur le coup, je lui en fus reconnaissant. Au moins prenait-il vraiment ma sécurité à cœur.

Ce n’est pas pour notre virée aquatique qu’il se faisait du soucis pour moi. Il savait que lui et ses hommes sauraient quoi faire. Non, il s’inquiétait plutôt pour la suite. Pour la mission. Il craignait l’affrontement direct, le moment où j’allais devoir agir. Il avait peur de notre futur rencontre avec le Soleil Noir.

Avec le … ??? Et merde…

>>> à suivre…