Noyer le poisson [episode 8]

Je déteste pénétrer dans l’esprit des gens. C’est un peu comme s’introduire furtivement dans la cabine privée de quelqu’un, et l’observer dans son intimité. Ça donne un sentiment de voyeurisme pervers auquel je n’ai jamais vraiment pu m’habituer. On ne se sent pas à sa place dans l’esprit d’une autre personne, comme si la pièce, l’atmosphère, transpirait la présence de quelqu’un d’autre, et que ce quelqu’un ne vous appréciez pas. Difficile à décrire, mais c’est très désagréable, comme sensation, pour les gens qui ont un minimum de politesse ou de retenue.

Bref, l’esprit de Zaiten était loin d’être un endroit accueillant. Je sentais les soubresauts de l’esprit du commandant qui s’efforçait de ne pas lutter. Un tigre enchaîné, qui se maîtrise pour ne pas tirer sur sa chaîne, de peur de se rompre le coup. Je n’avais pas franchement besoin de sa collaboration pour explorer son esprit, et il le savait, j’en avais la certitude, mais une part de lui préférait qu’il en fut ainsi,  comme si me donner l’autorisation diminuait son sentiment d’impuissance face à moi. La vérité était toute autre. J’aurais pu le tuer d’un regard. Et encore une fois, il le savait très bien.

« Commandant ?

– Oui, Mayr, je vous entends. »

Bien sûr que tu m’entends, commandant. Mais il n’est pas facile, dans ces circonstances, d’engager une conversation avec la voix dans sa tête.

« Comdmandant, qu’est-ce que vous vouliez me dire qui ne puisse être dit devant les autres ?

– Mais bon sang, Mayr, vous n’avez pas lu mon message, laissé dans votre casier ? »

Les images mentales de Zaiten affluaient par centaines, sans qu’il ne puisse faire quoi que ce soit pour l’éviter. Je me rappelle avoir bredouillé un truc idiot à ce moment là. Il se mit à me crier dessus,  mentalement bien sur, mais je n’étais pas vraiment là pour écouter. Pris de panique, je m’étais mis à lire la missive, directement dans sa tête. Après tout, c’est lui qui l’avait écrite. Il en connaissait le contenu, donc moi aussi.

« Commandant je suis désolé, je n’ai pas été attentif. J’ai les informations et je vais aller détruire cette missive comme vous le désiriez.

– Mayr, écoutez moi bordel, dit il d’une voix autoritaire. »

Même dans sa tête, il continuait à me terroriser. Il parlait d’une voix forte. Il était sûr de lui, mais aussi de ce qu’il fallait faire.

« Laissez tomber cette fichue lettre. Vous avez compris ce que j’attends de vous ?

– Je crois. Mais je n’ai pas…

– Vous avez été entraîné pendant plus de 10 ans lorsque vous étiez môme à faire ce genre de chose, Mayr. Vous pensiez vraiment que Neptune vous foutrait la paix ?

– Mais …

– Fermez la. Fermez la et écoutez. Le G.S.I. n’en a rien à foutre de vos travaux et nous n’avons pas besoin de conseillers en océanographie. Les nôtres sont bien meilleurs que vous. Vous pensez réellement que l’on est con au point de ne pas savoir que nos hommes ont besoin d’oxygène dans l’eau pour respirer ?

– Non, non mon commandant. Mais vous disiez…

– J’ai dit ce qu’il fallait que je dise. Je suis sensé être un crétin qui découpe les calamars à la scie, vous vous rappelez ? Notre hiérarchie connaît parfaitement les problèmes de manque d’oxygène – d’anoxie dans votre jargon – dans les eaux mauritaniennes. C’est même la raison pour laquelle nos ennemis se planquent ici, figurez-vous. Et avant que vous le demandiez, oui, votre emploi est une couverture. Personne ne vous a briefé parce qu’on pensait naïvement que vous ne vous embarqueriez pas dans une mission militaire sans faire en sorte de récupérer les informations indispensables par vous-même. »

Il marqua une pause. Je savais ce qu’il allait dire, et lui le savait aussi, mais il choisit de continuer.

 » Mais personne, non personne, n’avait imaginé que vous seriez assez con pour respecter l’intimité mentale de vos supérieurs et vous foutre tout seul dans la merde. »

Il remua la tête en signe de désapprobation. J’avais l’impression d’être un enfant à qui on expliquait la vie. Je me suis rarement senti aussi con, je vous jure. A ce moment là, je me fis la promesse de griller le cerveau premier type qui me cacherait quoique ce soit a bord de ce navire.

 » Vous êtes le dernier des imbéciles, Mayr, mais je vous aime bien.  Alors écoutez moi bien attentivement. »

Il sourit. Visiblement, il était à la fois furieux et amusé par mon honnêteté.

« Vos études, votre entreprise, vos recherches, tout cela n’est qu’une couverture, Mayr. Vous croyez qu’on laisse partir les Catégories 3 de votre niveau ? Vous êtes  l’agent 04569-H59T. Et c’est en ces termes que l’on m’a communiqué votre dossier. Tout ces simagrées sur votre départ d’Ariane,  c’était pour votre couverture, encore une fois. Pour vous faire rentrer à Neptune incognito le moment venu. »

Je regardais mes pieds mentalement. Je ne l’avais jamais fait, mais c’est l’impression que j’ai dû donner au commandant. C’était d’une logique implacable. Neptune, la très célèbre division de renseignements du culte, me donne une couverture d’éleveur de plancton, pour embarquer incognito un des plus puissants mentalistes d’Équinoxe lors des missions du G.S.I. C’est tellement évident une fois qu’on le dit..

« Vous avez vraiment pensé que le Prométhée Vohrn vous laisserait partir si facilement, une fois votre don maîtrisé ? »

Je ne savais quoi répondre. J’avais toujours pensé qu’après ma formation mentale obligatoire, on m’avait laissé prendre ma vie en main. J’avais fait mes études en croyant aux valeurs du Culte du Trident. Je ne pensais pas, non, que ce n’était qu’un sursis. Mais c’était pourtant évident.

« On a besoin d’un mental, et d’un putain de mental, sur cette mission. Un type formé et maîtrisant bien ses capacités.  Un type qui fera la chèvre. Un idiot pour jouer le type qui fait respirer les poissons, alors qu’il s’agit en réalité d’un télépathe de catégorie 3. Vous avez compris ? Tout le navire sait que vous n’êtes pas un militaire. Donc leurs espions le savent aussi. Mais personne ne sait que vous êtes télépathe. »

Il s’interrompit un instant et commença a quitter la table de briefing, comme pour dissimuler notre entretient mental.

« C’est un pari. Si vous réussissez, vous entrez officiellement à Neptune. Si vous foirez, on meurt tous.  »

Je hochais mentalement la tête.

« C’est un coup de poker, une tentative de noyer le poisson. »

Encore une fois, je ne savais pas quoi répondre…

>>> à suivre…