Noyer le poisson [episode 7]

De retour sur la passerelle, 19h. Le Docteur Gradstein, le médecin de bord, en bout de table. Adama, le responsable des communications et des sonars, en face de moi. Je ne me rappelle plus de son grade. Le Lieutenant Mallone, à ma droite, le chef des éclaireurs – je sais pas si c’est comme ça qu’on dit en langage militaire, mais au moins, c’est compréhensible. Le deuxième Lieutenant, Jenkins, le second du navire, en face de lui.  Et le commandant Zaiten a l’autre bout. Une belle brochette de genohybrides, et moi, perdu au milieu.

La journée était passée à une allure folle. J’avais terminé les ajustements de la formule de ma préparation, et réglé quelques problèmes mineurs. Gradstein avait terminé les tests sur moi dès que ses patients furent en état d’être délaissés : ma plancto-pommade fonctionnait sur les humains. Le dispositif de respiration pour humain avait été conçu et testé (ce qui veux dire, en langage non scientifique, on avait bidouillé un respirateur a fluide.)

Mallone m’avait fait nager pendant des plombes, j’en avais déjà des courbatures. ‘Pas trop mal’, avait-il dit.

Jenkins avait sélectionné les hommes pour la mission : selon lui, j’allais pas tenir le rythme longtemps, alors on allait essayer de faire d’une pierre le maximum de coups possibles et de ne pas multiplier les opérations.

Adama avait calibré les ‘dispositifs à déployer pendant la mission‘ et s’était occupé de ‘l’intrusion’ . Je n’étais pas vraiment au courant des objectifs stratégiques, mais je m’efforçais d’écouter de manière attentive tout ce que disaient mes compagnons d’armes. Ouais, j’avais des compagnons d’armes maintenant, et j’en étais mort de trouille.

Zaiten écoutait lui aussi le rapport de ses hommes, faisant répéter certains détails, notant certaines choses sur son pad. Il avait l’air satisfait. Lorsque mon tour vint, il me demanda des précisions sur les capacités effectives de mon don psycho-planctonique.

 » Et donnez moi votre portée de routine, celle qu’il vous serait facile de maintenir. Combien d’homme pensez-vous pouvoir affecter simultanément ?

– De quelle catégorie tu es, Etan ? ajouta Adama en se penchant vers moi. »

Question piège. C’est toujours difficile de parler de capacité de mutant. Mais, là,  il faut peut être que je développe.

Nous autres mutants, sommes classés par catégorie par le Culte du Trident – il me semble que l’Hégémonie applique le même système, mais je ne suis pas sûr.

La catégorie 0, ce sont les mutations bénignes. 60% des gens en ont. Sixième doigt, cloisons nasales détournées, et un vaste panel de truc plus ou moins moches attestant du déclin du patrimoine génétique de l’humanité. Bonheur et joies vaguement inutiles ou franchement hideuses, mais rien de plus.

La catégorie 1, correspond à une mutation (pas forcement psychique) qui accentue un caractère naturel d’un individu, même dans des proportions phénoménales. Le truc, c’est qu’il faut que cela reste dans le champs des possibles de l’organisme non mutant, une extension d’un truc que l’organisme de base peu déjà faire. Par exemple, j’ai connu un type qui avait développé une résistance immunitaire extrême à beaucoup de saloperies, incluant au passage les radiations et l’empoissonnement à l’hyper fluide. Et bien lui, il était de catégorie 1. Les hybrides aussi, en général, en font partie. Extension des capacités pulmonaires. C’est pas courant, mais c’est pas non plus le très rare.

La catégorie 2, c’est les gens louches. Les gens qui développent une deuxième paroi abdominale remplie de mucus corrosif, ou les très célèbres, par exemple, Empathes Coralliens, qui comme leur nom l’indique, sont capables de communiquer de manière empathique avec les coraux. Des gens qui développent des capacités extra-sensorielles, ou extra-physique. Le mot d’ordre c’est extra, l’au-delà, l’après. La limite, c’est que normalement, la science est tout à fait capable d’expliquer ce qui se passe chez ces gens là. Dans le cas de nos Empathes, par exemple, on parle d’utilisation des ondes cérébrales alpha et pour entrer en résonance avec les organites dont les coraux se servent pour communiquer entre les différentes cellules de la colonies. C’est cryptique, mais pas mystérieux. (Autrement dit, ça va loin, mais on comprends toujours, en théorie tout du moins).

Les mutants de catégories 3, sont ceux que l’on ne comprend franchement pas, même en poussant les raisonnements scientifiques a la limite de l’absurde. Les médiums, les psychomètres, les bizarropathes. Les fous à enfermer.  En général, les gens en ont peur, parce que les capacités des catégories 3 sont instables : leurs dons ont la fâcheuse tendance a évoluer. Et pas toujours dans le bon sens.

La catégorie 4 existe, du moins d’un point de vue administratif. Ce sont les mystiques,  les gens qui manient la mystérieuse force Polaris. Il n’est pas forcement approprié de les désigner comme des ‘mutants’, mais la on rentre dans des questions de croyances. Toujours est il qu’administrativement, c’est des gens pas normaux avec un énorme potentiel de destruction. Et la science ne cherche même plus a comprendre…

Personnellement, je suis un mutant psychique de catégorie 3, et ça, ça plaît pas au gens. Parce que ça signifie, en langage commun : je suis un type « capable de faire tout un tas de choses plus louches les unes que les autres dans la tête des honnêtes citoyens avec du plancton  » (Ce sont tes mots, Sid, je te cite de mémoire). Prudence donc. Je décidai d’ignorer Adama.

– 30 mon commandant. Et j’ai déjà maintenu la … connexion, à plusieurs centaines de mètres – bien au-delà de mon champ de vision. Je dirais 200 mètres sans aucun soucis.

Regards impressionnés autour de la table. Visiblement, ils s’attendaient à moins.

-Bon alors on part à 15. Comme ça on est sur d’avoir le maximum de sécurité, conclut le commandant. Jenkins ?

– Mouais. Nous 5 dans ce cas. J’ai besoin d’un officier médical, Major, dit il en regardant le Docteur Gradstein (tiens il a un grade Gradstein ?). Plus 5 éclaireurs et 5 soldats. Je vais prendre les hommes du Major Hinnar. Ce sont les meilleurs à bords. Pour les éclaireurs je vous laisse choisir vos gars, Mallone ?

Hochement de tête approbateur et léger mouvement de non sourcil de Mallone, en réponse. En langage Mallonien, un équivalent terrestre du langage des signes des plongeurs, cela voulait dire « Pas de problème, je vois déjà les gens qui pourraient faire l’affaire ». Ou un truc du genre.

« Sans reconnaissance, ça va vraiment être sport, Commandant, ajouta Adama. On a aucune idée des effectifs ennemis, ni des défenses, ni de quoique ce soit en fait, mis a part leur position approximative. Et si on avance d’avantage avec l’Exilé vous pouvez être sûr que l’on sera repéré immédiatement.

Le commandant me fixait étrangement. Sans détacher de moi son regard, il répondit a  Adama :

« C’est déjà réglé. Nous obtiendrons les données en temps réel, lors de la phase d’approche. »

Il détourna son regard et se mit à afficher des données de terrains sur l’holocarte.

« Il suffira que ton dispositif fonctionne, Roy. Pour le reste, j’ai un plan, mais je ne le dévoilerai qu’au dernier moment. »

C’est à ce moment là que je commençai à comprendre que je n’avais manifestement pas compris un truc, mais que j’aurais dû. J’avais dû louper quelque chose. C’est Adama qui vint a mon secours.

« J’ai peur de ne pas comprendre commandant… dit il.

– Je ne poursuivrai pas le briefing d’avantage. J’ai ce que je voulais savoir. Vous avez vos directives, tous. Rompez, messieurs.  »

Tout le monde se regardait,  manifestement perplexe. Ce n’était pas du genre de Zaiten de faire des cachoteries, surtout pas à ses officiers. Cela signifiait… Il y avait il une taupe ? Je ne comprenais pas, ou plutôt, je manquais d’informations. Je décidai de prendre la parole.

– Commandant… Excusez moi de ma … mais… qui combattons nous ? Qui sont nos ennemis ? Personne ne m’a rien dit. Je suis vraiment désolé.

Dans ces moment là, on se sent con. Un briefing super complet, et moi qui ne sait même pas qui on va combattre. Le commandant sembla un instant interpellé par ma question, comme si c’était lui qui ne comprenait pas quelque chose. Ses traits se durcirent.

-Ne me dites pas que vous avez à ce point rien écouté lors des réunions, Mayr. Nous misons nos vies sur vous et vous, vous ne savez même pas qui nous allons combattre ? C’est une blague ?

J’étais convaincu pourtant d’avoir tout écouté ! Je pouvais pas être nul a ce point…

– Mais … je n’ai pas été briefé, je …

– Et vous alliez partir au combat, comme ça, sans savoir ? Vous ne méritez pas de savoir, si vous n’êtes même pas capable d’obtenir les informations les plus élémentaires lors d’un briefing.

Putain je suis vraiment le roi des imbéciles. Je venais de comprendre ce qu’il attendait de moi. Bien évidement…Maintenant, il ne fallait pas que cela se voie.

– Bien commandant. Désolé, ajoutai-je en tachant d’avoir l’air le plus convainquant possible dans mon air dépité.

– Rompez tous le monde. Je veux que tout soit prêt dans 2h.

Je me levais en dernier. Le commandant semblait encore concentré sur son pad. Il me jeta un dernier regard en coin, accusateur. C’était évident. Sa protection mentale, pourtant conséquente, s’effondra immédiatement alors que mon esprit pénétrais le sien.  Personne ne résiste à un télépathe de catégorie 3 : un type qui lit ton esprit sans que personne ne comprenne comment.

Ses pensées m’apparurent, claires et limpides. Il m’invitait à une entrevue privée. C’était forcément ça. Apparemment oui, ses premières images mentales me le confirmèrent. Mais encore une fois, je ne fus pas franchement accueilli avec le sourire.

>>> à suivre…