Noyer le poisson [Episode 6]

Le lieutenant Mallone était de ces hommes que d’aucuns qualifieraient de peu causant. Les autres disaient de lui qu’il préférait les créatures sous marines aux hommes : d’après lui, elles au moins fermaient leurs gueules. Vous voyez le tableau…

Il dirigeait les éclaireurs de l’unité de manière exemplaire – enfin, c’est ce que prétendaient ses états de service. Grand (plus grand que moi en tout cas), une carrure de nageur olympique (la bonne blague pour un génohybride), le crane rasé, la mâchoire forte, le regard sévère

Mais surtout, il n’avait pas de sourcil ; et à y réfléchir, c’était ce qui faisait bizarre, ce manque de sourcil. Pour une raison inconnue, cela rajoutait un je ne sais quoi d’antipathique à son visage qui déjà ne respirait pas franchement l’amour et la joie. Le commandant Zaiten faisait peur, oui, par sa carrure, sa présence, sa voix forte et autoritaire, son austérité. Mallone, c’était différent. Ce mec était une ombre, un chasseur solitaire. Il donnait l’impression d’être un tueur né.

Ce fut lui qui m’accueillit, enfin si on peut appeler ça un accueil, au niveau -2, où se trouvaient les quartiers des commandos. Pour seul salut, je reçus un haussement de sourcil, enfin d’absence de sourcil. Visiblement, ça ne l’enchantait pas plus que ça de devoir se coltiner un scientifique. Et on pouvait le comprendre.

Pas franchement une bonne journée pour lui en effet : il avait deux hommes sur la touche pour un histoire de noyade qu’il jugeait manifestement ridicule, et la missive que je venais de lui remettre indiquait que, premièrement, il allait devoir partir à l’eau sous la direction de Zaiten, et deuxièmement, il allait devoir prendre avec lui le plus mauvais nageur de tout le bâtiment -l’officier scientifique de bord , moi, pour ceux qui ne suivent pas – sans qui ses hommes allaient boire la tasse.

Alors finalement, l’un dans l’autre, vu le genre de mec et les nouvelles que je lui apportais, un haussement de non sourcil c’était pas  mal comme salut, on allait s’en contenter.  Il posa la missive dans son casier et m’observa un instant. Le genre de regard d’un type qui vient d’avoir un accident et qui fait le tour du véhicule pour constater les dégâts – ou le désastre en l’occurrence. Je pouvais aisément me mettre à sa place : il devait se demander ce qu’il allait pouvoir faire de moi.

Sans dire un mot,  il quitta la pièce après un léger signe de tête a mon égard, m’invitant manifestement à le suivre. Je lui emboîtai rapidement le pas. Il m’amena en silence jusqu’à la salle de plongée, dans laquelle il entra sans m’attendre.

C’était la première fois que je pénétrai dans un des sacro-saints vestiaires des commandos, et ma foi, cela ressemblait assez à l’idée que l’on peut se faire d’un vestiaire de commando. La salle était remplie de casiers, de combinaisons, de gants, de palmes, d’étuis à harpons et de trucs que je ne saurais pas vraiment identifier, le tout dans un ordre exemplaire. Les militaires aimaient le rangement, et l’Exilé était toujours impeccable. Ça me changeait des navires scientifiques, qui sont toujours un foutoir infâme.

L’équipement entreposé était composé uniquement de matériel léger. Les éclaireurs ne sortaient jamais en armure de combat: il leur fallait être rapide, discret et furtif. Ça sentait le désinfectant à combi, la poudre anti-Ostracode et l’humidité. Un petit panneau indiquant les quarts de je ne sais quel poste ou corvée était affiché sur le mur, juste à coté d’un holo d’un type tenant une espèce de rascasse géante à la main, avec un coquard monstrueux sur le visage, et des éraflures partout sur le torse. Il y avait quelques Gobies, qui s’enfuirent immédiatement à notre arrivée. La pièce était connectée à un sas de largage des commandos sous-marins par une double porte à écoutille.

Je fus tiré de mes contemplations par un désagréable claquement de doigt du Lieutenant Mallone devant mes yeux. Il n’avait visiblement pas que ça a faire, ok.

Il me désigna un casier, je l’ouvris.

Apparemment, c’était désormais le mien: il était vide, et c’était le seul casier de la pièce a être ouvert : les autres étaient tous occupés. J’y déposais mes lunettes. Il y avait quelque chose au fond, une vielle note de service oubliée là lors d’une mission précédente, que je ne pris pas la peine de lire. Je la poussais négligemment vers le fond du casier.

Il me demanda d’enlever mes vêtements,  j’obéis.

Loin de moi l’idée de me complaire à dévoiler mon corps ridicule (et tellement banalement humain) à un de ces colosses sur-entraînés, mais ma part de bon sens me suggéra de ne pas faire de manières sous peine d’en ramasser une. Je me retrouvais donc nu devant mon lieutenant. Pas vraiment à l’aise, donc. Le banc était froid, l’air aussi. A ce qu’on raconte, Les génohybrides ne ressentent pas vraiment les effets du froid, ce qui n’était pas mon cas de toute évidence. J’étais frigorifié.

Il me fit signe de m’asseoir, je m’assis.

La communication gestuelle silencieuse était manifestement le point fort de Mallone, qui ne parlait toujours pas. Déformation professionnelle ou mépris affiché ? J’optais pour la première, d’instinct. Il me demanda finalement ma taille de combinaison, et je lui répondis que cela dépendait des modèles, mais que normalement pour les modèles militaires, la taille 4 ou 3.5 devrait amplement convenir, surtout si leurs combinaisons suivent les standards du culte.

Il me fit signe de la fermer, je frémis.

Il me tendit alors une superbe combinaison légère noire et grise, renforcée et protégée de plaque souples au niveau du poitrail, des jambes et des avant bras. Un magnifique trident gris était dessiné sur la poitrine. Je l’enfilai avec précaution, c’était bien une taille 3.5 culte.  Cette combinaison était une merveille, si on omettait la présence de fentes branchiales au niveau du cou qui dans mon cas étaient inutiles. Je me pris à contempler mon reflet sur le grand hublot de la porte du sas – et je peux vous dire, que la première fois qu’on met une de ces combis, ça fait quelque chose. Un sentiment de fierté, d’honneur aussi, un peu comme un chevalier qui met sa première armure. Ouais bon, j’en fais un peu trop, mais quand même, c’était ma première combi du G.S.I…

Une fois le reste de l’attirail revêtu – ce qui comprenait un armement relativement conséquent,  même Mallone me fit grâce d’un signe de tête approbateur, et même d’un rictus qui pourrait se rapprocher d’un sourire. Il testa à quel point la combinaison était serrée au niveau de ma poitrine, et sembla satisfait.

 » Ça ira.  Veillez a bien l’entretenir.  »

Wow. 7 mots. Là, c’est sur, on était intime.

Il me remit alors le kit d’entretien de la combinaison et me fit signe de le suivre. Je rangeais en vitesse le kit dans mon casier.  Il allait m’amener au niveau des bassins : là-bas, on allait pouvoir se baigner et nager sans problème.

Les matelots que je croisais me lançaient des regards étonnés, visiblement surpris de me voir vêtu de la sorte.  Plus loin dans la coursive, je croisais Jenkins, le second de Zaiten. Il m’arrêta, me prit les épaules, et m’examina des pieds à la tête, me faisant tourner sur moi-même, avant d’ajouter en souriant :

 » Et bien voila, Mayr. Tu vois que tu peux être crédible, quand tu t’en donnes la peine !  »

Je ne pus m’empêcher de sourire à mon tour, gêné.

>>> à suivre…