Noyer le poisson [Episode 5]

Le commandant nageait dans le sas, visiblement satisfait de ma préparation. S’il était impressionnant dans les coursives, il était encore plus terrifiant une fois dans l’eau. Le haut de son corps n’était plus qu’une parodie de tronc humain : sa colonne vertébrale était renforcée, et toute la partie gauche de son torse était couverte d’implants cybernétiques… amphibies, de toute évidence. Pour vous dire la vérité, je ne savais même pas qu’un tel matériel pouvait tenir la pression. Il nageait visiblement moins bien que les autres hybrides, mais cela ne semblait pas le gêner plus que ça. Sa jambe droite comportait également son lot de machinerie, et il avait plusieurs doigts robotiques à la main droite.

– Qu’est ce qu’il lui est arrivé, pour être dans cet état ?

Adama finissait de se sécher les cheveux.  Il n’avait plus le torse enduit de ma pommade bleutée, qui prenait une teinte verte à l’usage, mais elle colorait en revanche durablement la peau même après plusieurs nettoyages. Cela lui donnait un air étrange, avec cette peau verdâtre autour de ses branchies. C’était comme si une créature abyssale c’était glissée dans une peau humaine, mais que sa nature était exposée autour de ses organes de poissons, vous voyez le genre ?

Les génohybrides ne sont pas très différents des humains ‘normaux’. Quelques détails seulement permettent de faire la différence : leur peau lisse, leur absence flagrante de poil sur le corps, et leur pieds disproportionnés par exemple. Cela leur donne une certaine beauté, un certain charme. De tous les hommes-poissons et autres étrangetés que l’on peut trouver sous les océans, c’est franchement eux les plus sympathiques, du moins en apparence.

Le mien, de géno-hybride, était en train d’attraper une des barres énergétiques qui traînaient sur le chariot et de l’examiner d’un air intrigué. Il commença à essayer de l’ouvrir de manière maladroite, avant de finalement tirer sur la languette prévue à cet effet.

– Le commandant ? me répondit il se tournant vers moi, avant de s’asseoir d’un bond sur le chariot. Je sais pas trop. Il ne s’est pas fait ça d’un coup, si tu vois ce que je veux dire. Pour son bras droit je connais l’histoire, j’étais déjà au G.S.I.  quand ça s’est produit. Il s’est fait choper par un calamar.

-Par un calamar ?

-Ouais.  Sur une intervention dans la plaine d’Hateras. D’au moins 900 kilos, à ce que disent les gars qui étaient à l’eau lorsque ça s’est produit.  Un monstre, avec de gros yeux rouges et tout. Des tentacules de tueurs, un bec à éventrer une coque de Triam. Zaiten s’ est fait chopper exprès pour lui tirer une torpille en pleine gueule, mais la bestiole a eu le temps de lui sectionner l’avant bras avant de crever.

Il engloutît la barre énergétique en deux bouchées. D’après ce que m’avait expliqué le médecin de bord, les Genohybrides ont souvent des problèmes de nutrition. Leur métabolisme est plus rapide que le nôtre, et donc ils doivent bouffer plus que la moyenne. Enfin, certains d’entre eux.  Il attrapa nonchalamment une seconde barre. J’étais perplexe.

-Sérieux ?

Il me regarda bizarrement, comme s’il était vexé que je doute de son histoire de calamar. Certes, ces bestioles sont de vraies plaies, agressives et voraces, mais j’avais du mal à croire qu’un commando de génohybride ait rencontré par hasard une telle créature. Ça sentait le racontar de marin à plein nez.

– Ben c’est ce qui se dit. J’étais pas avec lui pour en témoigner mais en tout cas, j’étais là – je veux dire je faisais partie du commando –  la fois où il a défoncé un requin à plaques.

– il a … quoi ?

J’ai dû faire une tête bizarre à ce moment là, parce qu’il me lança un regard amusé, un sourire aux lèvres, en prenant une autre bouchée de sa barre énergétique.  Les constantes du commandant se portaient bien, donc lui aussi. La plancto-pommade était une réussite. Même si ça collait toujours un peu trop les branchies une fois de retour sur terre.

-Ouais. Il a littéralement éventré un requin à plaque. Au découpe-carlingue, à la meuleuse à coque, comme disent les teckos. Je te raconte pas la gueule des officiers quand il a fait son rapport.

Il marqua une pause dans son récit, comme pour en savourer l’effet sur ma modeste personne. C’est assez facile de comprendre le genre de sentiments que peuvent inspirer ce genre d’histoires aux soldats. On créé une légende, et les hommes ne s’en battent que mieux, galvanisés par l’aura qui entoure le héros sous-marin. Qui irait objecter un type qui découpe les requins à la ‘meuleuse de coque’, quand bien même ce dernier vous direz d’aller vous jeter dans un banc de méduses géantes ?

Bien au chaud depuis Équinoxe, j’avais déjà entendu les récits improbables qui entourent habituellement les soldats d’élite du Culte du Trident. Il est difficile de passer outre – tous les bars de marins dignes de ce nom comprenaient leur lot d’histoires de ce genre. Mais je dois avouer que les voir servies sur place, toutes chaudes et faites maison, c’est autre chose. On y croit un peu plus, en tout cas.

De mon point de vue, ça changeait pas l’eau du bocal, comme disait toujours mon vieil instructeur. Que Zaiten soit un monstre, ou un monstre légendaire, j’allais toujours devoir partir en mission à l’eau à ses côtés, et il me fichait tout autant la trouille. Pour le coup, j’espérais presque que les légendes ne se vérifient pas, ou en tout cas pas tout de suite. Roy repris, après une nouvelle bouchée.

– Il est pas très subtil, Zaiten, mais c’est un mec sur qui on peut compter. Et un bon commandant. Il ne t’arrivera rien, Etan. Je peux te l’assurer.

– Si tu le dis. Les calamars, ça pullule dans la région. Presque autant que les requins à plaques.

>>> à suivre…