Noyer le poisson [Episode 4]

Une heure après, Adama barbotait déjà dans le sas. En suivant ses conseils, j’avais pu adapter assez facilement la formule.  Je n’avais pas pu résister à l’envie de le cuisiner un peu sur sa vie, après sa petite démonstration scientifique, et nous avions terminé ensemble les préparatifs en discutant de son parcours atypique. J’avais toujours imaginé les hybrides comme des gens discrets et un peu solitaires, mais ce n’etait vraiment pas le cas de l’officier Adama. Il ne s’était pas fait prier pour raconter sa vie.

Il était natif d’Ariane – comme la plupart des genohybrides – et avait grandi la bas. Il avait étudié la physique ondulatoire – si j’avais bien tout compris – avant de décréter qu’il s’ennuyait dans un laboratoire et qu’il préférait s’engager dans une carrière d’officier au sein du G.S.I., avec une spécialité dans les communications et l’analyse sonscan.
Drôle de parcours.  Lorsque je lui avais demandé pourquoi le Culte du Trident recrutait ses hybrides pour travailler en labo, il avait un peu éludé la question, prétextant une certaine utilité de sa condition aux projets auxquels il avait participé.  Je n’avais pas insisté, sous l’océan, tout le monde a ses secrets lorsqu’il s’agit du travail.

Il en résultait qu’il s’en sortait, à 41 ans – c’est fou ce que les hybrides font jeunes par rapport a leur age – avec un diplôme avancé de physique ondulatoire et le grade de major au sein du G.S.I. Il avait, au cours de sa carrière, développé un gout certain pour la technologie militaire, et avait passé un brevet d’électronique avancé en interne.  Il était en plus un excellent nageur (pour un hybride, j’entends), et partageait avec son commandant le gout du terrain. Impensable pour lui de ne pas participer aux missions.

Roy prenait en tout cas très a coeur son rôle de « cobaye-planctonique » et m’avait assisté dans tout mes préparatifs de façon spontanée et sympathique.  Nous en etions a présent au dernier tests en immersion, et l’eau montait rapidement, remplissant le sas de l’eau de la plaine de Madeira, relativement fraiche mais surtout dépourvue d’oxygène. Mon cobaye, lui, regardait à travers le petit hublot rectangulaire, mimant je ne sais quel animal sous-marin prisonnier. Il était toujours torse nu, et avait les branchies enduites de mon composite oxygéné et recouvertes de multiples capteurs et électrodes qui allaient me permettre de contrôler l’opération. Il avait dans la main un petit respirateur de survie au cas ou l’expérience échouerait. Un hybride avec un respirateur… C’est un peu comme un hégémonien avec le sourire : ça fait pas naturel.

« Et n’en profite pas pour m’expulser par le sas, me dit il en riant. Je le vivrais assez mal d’être le premier hybride assez con pour crever de noyade. »

Il avait l’air confiant, bien plus que moi en tout cas. Il étala un peu de ma plancto-pommade sur la vitre – le terme allait rester – et dessina un 202 de son coté, ce qui donnait pour moi SOS, alors que l’eau lui arrivait à la taille. Je ne pus m’empêcher de sourire, mimant en réponse l’activation du levier d’expulsion du sas. Lorsque l’eau lui arriva au niveau du cou, son visage prit tout a coup une mine dépitée. Il mit sa main dans la poche de son bas de combi, et en sortit son paquet de cigarette, désormais inutilisable.

« Tu me dois un paquet de clopes, Doc’, eut il le temps de dire avant que sa tête ne disparaisse sous l’eau. »

Puis il leva les pouces. C’était à moi de jouer. De mes capacités psychiques dépendaient la réussite de mon expérience.

Un instant de concentration, et le monde bascula. Une douce sensation d’immersion, de foule, s’empara immédiatement de moi. C’était comme se retrouver mentalement dans une coursive bondée, à ceci près que toutes les présences étaient familières, accueillantes, douillettes. Je sentais les vibrations, les pulsations, les mouvements, si rapides, tellement rapides. Puis les couleurs apparaissaient. Ce n’était pas de vraies couleurs, non, et d’ailleurs j’aurais beaucoup de mal à vous les décrire, mais c’est le mot qui s’en approche le plus. Des teintes, comme des bulles de savon, comme des milliards de cliquetis éphémères. Et enfin les formes , d’abord floues, puis plus distinctes. Les épines. Les carènes. Les pores. Les flagelles. J’étais parmi eux. J’étais dans le réseau planctonique, le croisement des fils.

Je lançai aussitôt mon appel. Il raisonna comme le glas d’une cloche, faisant vibrer les filaments, les formes, les liens. Et dans un souffle, dans un écho lointain,  la réponse se fit entendre.

Je rouvris immédiatement les yeux. Machinalement, je m’étais cramponné à la rambarde d’acier qui entourait la porte du sas. Roy me regardait, pensif. Il devait surement se payer ma tête, de là-dedans. Je jetais rapidement un œil aux résultats de la sonde attachée à son poignet : le taux d’oxygène remontait en flèche.

« Tu peux respirer ? »

Pour seule réponse, un hochement de tête. Quel soulagement… Le chronomètre, lance le chronomètre Etan. Selon les prédictions, la production allait continuer comme ça pendant une bonne demi-heure minimum. Vérifions tout de même. Putain de chiffres. Chlorophylle. Nitrates. Nitrates ? Ah oui. Rajouter quelques nitrates, ça ferait du bien à mes bestioles…  pour les nourrir. Phosphates ? check… Lumière. Tiens, penser à gérer la lumière, la pommade allait probablement être inefficace sans apport lumineux…

Une voix derrière moi me tira de mes constantes. Je lançais un coup d’œil rapide au chrono. 17 minutes ? Déjà ? Ça fiche des migraines ce machin, à le regarder trop longtemps comme ça.

 » Bien. Les premiers tests semblent concluants. »

L’immense silhouette de Zaiten se tenait là, devant moi.  Il me toisait de toute la hauteur de sa stature. Tiens, qu’est-ce que je foutais assis par terre ? J’avais dû m’affaler, machinalement.  Le commandant me dévisagea alors que je tentais tant bien que mal de me relever dignement. Je lui fis face ; haussement de sourcil du commandant – regard fuyant du scientifique. Putain ce mec me fout les boules, et j’ai des fourmis dans le pied. Je déteste avoir des fourmis dans le pied.

« Je dois encore vérifier les constantes, mon commandant. Il est possible que la réaction s’essouffle trop vite…

– Vous avez besoin d’un autre cobaye ? »

Il enleva sa veste d’uniforme, et la posa sur le petit chariot d’acier qui contenait mes instruments d’analyse et les quelques frusques d’Adama.

« … euh commandant je …

– Comment voulez-vous que je sois capable de guider mes hommes et de garantir votre sécurité si je ne peux pas anticiper les effets de votre Plancto-machin ? Ce n’était qu’une question rhétorique, Mayr. »

Il enleva le haut de sa combinaison, et se saisit de la fiole de plancto-pommade. Je restais stupéfié : son corps tout entier était couvert d’implants métalliques.

>>> à suivre…