Noyer le Poisson [Episode 33]

ATTENTION : L’épisode qui suit dévoile des éléments clés de l’intrigue. Je vous encourage vivement à lire les épisodes précédents si vous ne l’avez pas déjà fait avant de commencer à lire celui-ci.

Bonne lecture

Pelagos

Ce soir là, Gradstein et moi étions une fois de plus tous les deux dans le quartier médical, une bière à la main. Comme à l’accoutumée, nous avions confronté nos points de vue sur l’Océan, la Science et tout le reste, une bonne partie de la nuit. Dans cette traversée interminable, la solitude avait eu tendance à me peser, et j’avais particulièrement affectionné ces moments de détente et de discussion.

« C’est la science qui nous a permis de nous adapter à l’Océan. Et c’est sur elle que les Nations sous-marines ont été fondées, m’avait dit Gradstein. Ce que fait le Culte du Trident, c’est simplement exploiter la crédulité des hommes pour leur imposer un mode de pensée. Rien de très reluisant, si ce n’est leur idéaux louables. La fin justifie les moyens…

– Je pense au contraire que la Science et la Religion sont hautement comparables, de ce point de vue. Elles ont toutes deux tendance à montrer le vrai visage de l’être humain, mais pas de la même manière. Dans tous les cas ce n’est pas applicable au Culte du Trident, non ? La Force Polaris n’est pas une superstition. Ne pas avoir la foi ne sauve pas d’elle.

– Et c’est précisément là que je pense que nos supérieurs ont fondamentalement tort. Comme des enfants, ils ont choisi d’idolâtrer ce que nous ne comprenons pas, plutôt que de tenter de l’expliquer de manière scientifique.

J’avais haussé un sourcil, perplexe.

– Vous pensez vraiment que le Culte ne fait pas de recherche sur la Force Polaris ? Et les sous-sols d’Ariane, alors ? Vous pensez qu’il y a quoi, là-bas ?

Gradstein m’avait souri juste avant de me reprendre, comme on corrige un enfant.

– Je n’ai jamais dit qu’eux ne la comprenaient pas. J’ai dit qu’ils nous maintiennent dans l’ignorance, en utilisant leur mystique, au lieu d’enseigner ce qu’ils savent sur le Polaris, et que ça, fondamentalement, ça nous est préjudiciable. C’est en comprenant notre milieu que l’on s’y adapte. Regardez, nous autres geno-hybrides, ne sommes-nous pas le fruit du savoir du Culte du Trident ?

J’avais eu de nombreuses preuves que Le Docteur Gradstein n’aimait pas la mystique du Culte, même s’il montrait un respect évident pour sa nation et pour Équinoxe. Pour autant, est-ce que cela faisait de lui un suspect ? Est-ce que j’aurais dû avoir le réflexe de penser que toute personne critiquant le Culte du Trident était un de ses ennemis mortels ?

Je lui avais plusieurs fois sondé l’esprit, comme je l’avais fait avec les autres membres d’équipage, sans y trouver la moindre preuve d’une quelconque dissidence.

« Vous avez sans doute été moins attentif aux petits détails, vu votre sympathie envers lui. Je ne considère pas ça comme une faute, comme vous le sous-entendez dans votre rapport.  » m’avait dit Zaiten, à l’issue de la mission.

Pas une faute, peut être, mais une belle erreur de jugement. Si je n’avais pas été si…si quoi au juste ? Si crédule ? Il ne m’avait pas embobiné plus que ça. Il n’avait pas cherché à me manipuler, ni à me convertir. Il n’avait même pas fait planer le doute. Il m’avait juste exposé son point de vue sur l’Océan, et je l’avais simplement considéré comme quelqu’un d’honnête, lui, un membre du Soleil Noir. Les méchants. Les ennemis. Les monstres.

Était-ce une erreur ? Se pouvait-il qu’il ait été, envers et contre tout, honnête ? Fidèle à lui-même et à ses principes ? Jusqu’au bout, il affirmait ne pas avoir trahi sa Nation. Et à la réflexion, qu’est ce qui le différenciait de Zaiten ? Ses méthodes ? Assurément. Le fait qu’il soit capable de trahir et de tuer ses propres compatriotes, ses collègues, et pas uniquement ceux que sa hiérarchie lui désigne comme « ennemi » ? Bien entendu ! Mais malgré tout, une part de moi se refusait à juger Gradstein, quand bien même il avait vaporisé froidement les deux tiers de notre commando. Et ça, ça me rendait malade.

J’aurais dû le voir comme un fou dangereux. Comme un monstre déchainant sur nous la force de l’Océan. Au lieu de ça, perdu dans la déferlante de non sens qui s’abattait sur nous, je revoyais les moments que nous avions partagés ensemble pendant la traversée. Notre rencontre, nos soirées. Notre camaraderie dans ces moments de solitude…

Oui, j’ai commis une faute, mon Commandant. Ma faute, c’est d’avoir eu des états d’âmes.

« Les états d’âme ne sont pas une faute, Mayr, et vous êtes un imbécile de le penser, m’avait rétorqué Zaiten d’un air agacé, comme lisant dans mes pensées. Les états d’âme, c’est ce qui nous différencie du Soleil Noir, justement. »,

Ironique comme situation…J’avais appris à ne pas sous-estimer la finesse d’esprit du Commandant Découpe-Carlingue. Et le fait qu’il choisisse ces mots là, précisément, dans ce contexte, cela ne pouvait pas être une coïncidence. Il avait du lire entre les lignes de mon rapport bien plus que ce que j’en avais compris, à ce moment là.

À ce moment là où l’enfer déferla sur nous comme la houle de tempête. Où le temps et l’espace se contractèrent dans un horrible rictus bleu-gris, résonnant du chant lancinants de mammifères marins. Où la structure même de notre environnement cessa d’obéir aux lois fondamentales de l’univers, pour ne répondre qu’à celles de l’Océan. L’océan personnifié par Samuel Gradstein.

Un tourbillon indéfinissable, une sorte de vortex éthéré bleu gris avalant les hommes et les ombres balaya la pièce et engloutit les caisses derrières lesquelles se cachait Sernea. Le corps de Kranes, inconscient, fut avalé au passage, pour ne plus jamais en ressortir. Je n’ose même pas penser au fait que j’en étais partiellement responsable.

Gradstein semblait disparaître et réapparaître par endroit. Non, c’était le temps et l’espace eux même qui se courbaient à ses déplacements. Il était parfois perceptible, parfois oscillant, son image crépitait, distordue, spectrale. Les murs convulsaient. Et Roy se cramponnait à moi.

« J’espère vraiment que ton plan va marcher, Etan, parce que là, vu d’ici on est vraiment dans la merde, me hurla-t’il mentalement.

– Putain KRANES ! J’y crois pas KRANES !

– C’est trop tard pour lui, Attrape Mallone et cale-le avec moi. Je vais me cramponner à lui plutôt.  »

Il marque une pause avant de reprendre.

« Et je t’en supplie Mayr, mets-lui une balle entre les deux yeux ou on va tous y passer. »

Il fit un pas maladroit de côté et disparut de mon champ de vision en un instant, pour réapparaître aux côtés de Mallone. Son corps semblait tiraillé de toute part – mais c’était encore une fois uniquement l’image que j’avais de lui qui l’était, enfin je crois. Les dimensions paraissaient s’emmêler, se confondant par endroit. J’étais totalement désorienté.

La main de Mallone sur mon épaule me rendit mes repères. Une étrange mélopée bourdonnait dans mes oreilles – encore des mammifères marins. Qu’est ce que ça foutait là ?

Le visage de Gradstein apparut tout d’un coup devant moi, à quelques centimètres à peine du mien, les yeux injectés d’un bleu sombre. Le Lieutenant tira mon épaule d’un geste habile et s’interposa entre lui et moi. Leurs regards se croisèrent, et le chaos ambiant s’arrêta d’un seul coup. C’était à moi de jouer ou Mallone allait y passer.

Je lui repassai devant, et rassemblant tout mon courage, je m’interposai à mon tour, les bras en croix, protégeant Mallone.

« NON.  »

Mon ton s’était fait catégorique. Je suis encore surpris de l’assurance et de l’aplomb que j’ai pû avoir face à un Polaris. Le contact visuel des deux hommes se brisa aussitôt, et Gradstein posa les yeux sur moi, d’un air sombre. Je criai, sans m’en rendre compte.

« ARRÊTE. TU AS DÉJÀ TUE ASSEZ DE GENS.

– Mayr, je ne tiens pas à vous faire de mal. Écartez-vous, me répondit-il d’une voix fatiguée.

– NON.  »

Mon poing partit tout seul, sans que je puisse réfléchir, pile dans les maxillaires. Le docteur encaissa le coup, puis me dévisagea avec stupeur, interloqué. Comme s’il n’en revenait pas que je puisse lever la main sur quiconque. Pas comme ça. Pas le petit scientifique de l’unité. Pas sur lui.

« Tu ne peux rien contre moi, Gradstein. Et sans moi, c’est la mort par confinement ou par noyade, comme t’a dit Roy. Tu es pris.

– Je ne peux rien contre toi ? Tu es sûr ? »

Ses paroles étaient étonnement calmes. Sa voix était redevenue celle du médecin de bord avec qui je discutais le soir. Comme si la libération de la force Polaris lui avait également libéré l’esprit. Saloperie de Polaris…

« Certain. Leur plan était parfait. Tu t’es fait piégé par Neptune, Gradstein. Et ils m’ont désigné comme bourreau. Tu ne peux rien contre moi. Tu ne te rappelles pas ce que je t’avais dit ? Catégorie 3. Je provoque le bloquage mental des hybrides. »

Et voila, la pierre angulaire de mon plan. Mes étranges pouvoir mentaux qui, eux aussi, empêchaient les hybrides de s’en prendre à moi. Ma dernière carte contre un Polaris … géno-hybride. Mon empathie psycho-planctonique.

Mais inutile de le nier, sur le moment, je cherchais surtout à gagner du temps. Du temps pour que Sernea disparaisse. Pour que Mallone se mette à l’abri. Et pour trouver ce que j’allais faire ensuite.

« Vas-y, réduis moi en poussière. Cela ne te coûterait qu’un battement de cil. »

Je lui assénai un autre coup de poing au visage. Son nez en ressortit ensanglanté.

« Mais tu ne peux pas. TU ES PRIS A TON PROPRE JEU. »

De colère, je m’étais mis à crier.

« Les hybrides ne peuvent pas s’attaquer aux Polaris, hein ? Le GSI, c’était une super planque, du coup, pour un connard du Soleil Noir ? ET BIEN TU ES UN HYBRIDE, ET JE SUIS UN PUTAIN DE POLARIS !  »

Encore un autre coup de poing. Je ne pouvais plus contenir mes coups.

 » POURQUOI IL A FALLUT QUE CE SOIT TOI !

Et il ne les parait pas.

« COMMENT TU AS PU FAIRE CA A TOUT CES GENS !  »

Oui bon, je sais, c’est peut être un peu cliché, ce genre de répliques, mais dans le contexte, il fallait que cela sorte. J’étais vraiment furieux qu’il fût capable de telles horreurs. Lui que je respectais. C’était mes valeurs qui s’effondraient avec lui, et ça me faisait mal. Bien plus mal que les maux de tête atroces qui me martelaient le crâne à ce moment là.

Il se saisit finalement de mon bras, parant mon dernier coup de poing. Je n’arrivais plus à réfléchir.

« Je te faisais confiance.

– Je sais. Et je ne vous ai pas menti. Je ne vous ferai aucun mal. Vous n’êtes pas un militaire, Etan. Je n’ai fait que tuer des soldats. Comme le G.S.I., comme les hommes de Zaiten. Comme tout le monde sous l’Océan. Alors gardez vous de vos jugements, et conduisez moi hors d’ici, grâce a votre préparation planctonique. Ou alors…

J’opposai à son ultimatum un regard de défi.

« Ou alors quoi ? Vous allez froidement me tuer, moi aussi ? On prend une bière, et on s’assassine ? Vous ne pouvez rien me faire.  »

Je m’étais remis à le vouvoyer, par réflexe. Parce que lui le faisait toujours, même dans ce genre de circonstances. Je libérai finalement mon bras captif. Roy, derrière moi, me tendit discrètement mon arme. Je braquai immédiatement Gradstein.

Celui-ci paraissait hésitant. Comme s’il évaluait à quel point je bluffais. Puis il sembla s’agacer, et répliqua d’une mine amère.

« Ou alors je teste votre théorie. Vous pensez pouvoir me résister ? Essayons. Je n’ai aucune envie de lever la main sur vous, mais je tiens à la vie.

– Allez vous faire foutre. Essayez voir.  »

Il commença à lever son arme dans ma direction (depuis quand avait-il une arme?), mais il se ravisa immédiatement, la rabaissant.

« Non. »

Il secoua la tête, comme se parlant à lui-même.

« Vous voulez tester vos tripes, Etan ? Alors allons-y, ce jeu me fatigue. J’ai mal, et j’aimerais vraiment qu’on en finisse. »

Il ne souriait pas. Il ne prenait aucun plaisir. Ses phrases étaient accusatrices, et son regard restait sombre. Il trouvait la situation absurde…

Il se retourna, et regarda vers l’emplacement où avait disparu Sernea. Il plissa délicatement les yeux, rien de plus. Rien d’autre. Pas d’effet pyrotechnique. Pas de cri, pas de tourbillon, rien. Mais quelque chose au fond de moi me prit à la gorge. Comme si mon sixième sens planctonique me hurlait de me barrer le plus loin possible.

Et il se retourna de nouveau pour me faire face.

« Voila, Etan. Voila ce qui va se passer. Je peux respirer aux alentours de la station. Nous avons, vous et moi, des respirateurs à main dans tous les cas pour tenir quelques minutes dehors. D’ici peu, tout le monde ici… »

Mais il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Mallone tomba à genou, une main sur la poitrine, haletant.

« Oui, ça va commencer très vite avec lui, poursuivit Gradstein, vu sa claustrophobie. D’ici peu, ils vont tous succomber à l’appel. C’est là mon pouvoir le plus impressionnant. »

Un cri féminin, provenant de l’autre bout du hangar. Sernea était touchée. Putain de merde.

« L’appel de l’Océan. Ils vont tous être irrémédiablement attirés par la mer. Jusqu’à en devenir fou. Jusqu’à ne plus rien pouvoir faire d’autre que de tout tenter pour parvenir jusqu’à l’eau…  »

Il marqua une pause. Ces satanées pauses pour se mettre en scène. Mais son ton était grave. Il exposait les faits. Il n’insistait pas sur les détails. Il semblait presque regretter d’en arriver là. Moi, j’étais terrorisé.

« Jusqu’à s’arracher les ongles pour ouvrir les portes. Ou s’éclater le crâne dessus. Les portes… que vous avez condamnées, Etan. »

Encore une pause accusatrice.

« L’appel va affecter toutes les personnes du bâtiment, à part nous deux. Zaiten, Jenkins, les hégémoniens, les techniciens de la station, tout le monde… Même vos euryptères, regardez. »

Il avait raison. Des dizaines d’euryptères commençaient à pénétrer par les anfractuosités de la salle, et se dirigeaient tous frénétiquement vers le sas.

« Et bien entendu, une fois à la mer…

– Gradstein, arrêtez.

– S’ils veulent noyer du poisson, on va noyer du poisson. »

Il désigna les stocks médicaux, à quelques mètres de nous, à coté du brancard de fortune dans lequel nous l’avions transporté.

« J’attends votre décision, Etan. Soit vous ressortez votre pommade illico, soit tout le monde se noie.

– SOIS TU LUI … EN METS UNE … DANS LA TÉTÈ… ETAN, PUTAIN ! Hurla mentalement Roy, en commençant à ramper, malgré lui vers le sas. TIRE ! »

Ma main se mit à trembler.

« J’espère qu’il en reste assez pour que les autres membre de l’unité ne se noient pas. À vous de voir, Etan. J’attends.  »

>>> A suivre.

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire