Noyer le poisson [Episode 32]

ATTENTION : L’épisode qui suit dévoile des éléments clés de l’intrigue. Je vous encourage vivement à lire les épisodes précédents si vous ne l’avez pas déjà fait avant de commencer à lire celui-ci.

Bonne lecture

Pelagos

Une fois sa menace proférée, Roy m’attrapa violemment par le bras, et me plaça contre lui, en bouclier, l’arme sur la tempe. Le docteur Gradstein, toujours assis, l’examina de haut en bas avant de lui lancer un regard dubitatif.

« Je n’ai aucune envie de tester votre détermination, Adama, mais vous n’êtes absolument pas crédible dans votre rôle d’agresseur potentiel. Surtout pas envers le Docteur Mayr, avec qui vous entretenez une camaraderie des plus authentiques. »

Il avait repris son air de scientifique hautain, comme s’il ne supportait pas que l’on puisse passer à côté d’une évidence aussi flagrante que celle-ci. Mais c’était là son erreur: sans le savoir, il me sous-estimait une fois de plus. Il se retourna péniblement vers Mallone, et son visage perdit son expression de mépris pour n’afficher qu’une mine tendue et déterminée.

« Adama, laissez Mayr tranquille, et nous allons discuter, Mallone et moi, si c’est ce que vous voulez.  »

Sa voix était saccadée, dissociant chaque partie de sa phrase de manière distincte. C’était plutôt perturbant, mais il allait là où je voulais qu’il aille.

Je tentais de nouer un contact mental avec Roy. Fort heureusement pour moi, lui aussi était plutôt faiblard, et je n’eus pas besoin de beaucoup d’efforts pour pénétrer son esprit.

« Ok, Roy, ça marche, ils mordent. Je te l’avais dit qu’il ne nous prendrait pas au sérieux.

– J’envoie la suite, et je parie sur Gradstein, me répondit-il. Enfin, contre Gradstein. J’ai vraiment l’impression de jouer à la roulette russe avec ton putain de plan. »

Depuis le début de cette histoire, Roy n’avait pas cessé d’éprouver de la sympathie pour Mallone, comme Zaiten avant lui. Je ne sais pas pourquoi, mais ça avait tendance à m’agacer.

 » Ça va marcher Roy, mais fais moi confiance, putain ! »

Il esquissa un sourire timide, et prit la parole devant nos deux camarades qui se scrutaient mutuellement, chacun attendant que l’autre fasse le premier pas. Mallone avait repris son absence d’expression habituelle, mais son masque impassible imberbe était constellé de grosses gouttes de sueur.

« L’un d’entre vous est une taupe du Soleil noir, et chacun de vous accuse l’autre. Nous allons tirer cette histoire au clair. Gradstein, donnez-moi votre communicateur.  »

Ce dernier s’exécuta sans poser de question, d’un air faussement désinvolte, mais la lourdeur de ses gestes trahissait son état de santé déplorable. Il essayait de garder un air digne avant tout… Médecin de bord, vous vous souvenez ? Il tendit son appareil à Roy, qui le brisa aussitôt sous son pied. Lentement, il se saisit du sien, et lança un dernier appel en direction de Zaiten.

« Commandant, rupture de liaison définitive. Le hangar sera accessible uniquement par le réseau com. de la station, depuis le terminal central. Terminez ce que vous faites, et …  »

Sa voix vacilla un instant, et il déglutit avant de poursuivre en soupirant.

 » … et rendez-vous-y. Si Mayr vous répond, RAS. Si quiconque d’autre, moi y compris, vous répond à sa place, et bien… tirez dans le tas. »

L’état de Roy allait de mal en pis, même s’il faisait tout son possible pour tenir; il fallait vraiment se dépêcher. D’autant plus que la suite n’allait pas lui plaire. Je le plaignais franchement, sur le coup.

En réponse à son message, il y eut simplement un petit grésillement, à la limite de l’audible. Zaiten validait. On s’approchait de plus en plus du dénouement de l’histoire.

« Bon. Tu peux y aller, Etan, me signifia Roy mentalement. »

Je sortis de ma poche la petite commande qu’il m’avait donné, quelques heures auparavant, avant de traverser le champ de mines. En prévision d’un moment comme celui-ci. Je me mis aussitôt à configurer le code d’activation, comme me le demandait l’appareil. Le dispositif commença son ouvrage, en affichant une barre de chargement verte, qui progressait très vite. Gradstein m’interrompit.

« Mayr, écoutez, j’en ai vraiment marre de votre petit jeu avec le Major, pestât-il. J’ai mal, et j’aimerais qu’on en finisse. Je ne suis pas armé, et vous oui, alors abattez Mallone. Ou alors abattez-moi et épargnez-moi au passage de longues heures de souffrances inutiles. Mais arrêtez cette mascarade puérile. Adama ne vous fera pas le moindre mal, et moi non plus, et vous le savez très bien puisque vous êtes télépathe. »

Il insista étrangement sur les derniers mots, comme pour appuyer d’autant plus l’évidence qu’il pointait du doigt. Il m’invitait à lui lire la mémoire. Mais j’avais déjà sondé sa tête depuis longtemps, et il ne s’y trouvait rien de compromettant. Et il fallait que je reste connecté a Roy.

« Et Mallone ne lèvera jamais la main sur lui, lui rétorqua ce dernier. Désolé Lieutenant, je parle pour vous, vous ne m’en voudrez pas. Parce qu’à ce rythme là, à ne pas vous défendre, on va vraiment finir par penser que c’est vous le traître. Et ça me ferait vraiment chier que vous preniez une balle à la place de cet enfoiré. »

Haussement de sourcil Mallonien – gratitude ? Allez savoir. Je n’arrivais toujours pas à me dire que Gradstein était le méchant dans cette histoire. Mallone ignora magistralement la tirade de Roy en sa faveur, et s’adressa directement à son adversaire.

« Samuel. »

Le docteur tiqua à l’évocation de son prénom, surtout de la part du Lieutenant Mallone.

« Pourquoi … »

Mais Gradstein ne le laissa pas terminer sa phrase et répliqua de manière cinglante.

« Vous êtes pathétique, Lieutenant, dans votre tentative de me faire porter le chapeau.  »

« … devrions nous te garder en vie? J’ai compris le plan de Mayr, et tu vas te faire tuer d’ici peu. Explique-toi. »

J’ai dû ricaner sur le moment, les nerfs. Il la jouait comme Zaiten l’avait joué pour lui. Solidarité dans l’Unité avant tout. Mais ce n’était pas ça qui importait : Mallone n’était pas du genre à bluffer, et je ne pouvais pas m’être fait griller si facilement ? Ou voulait-il en venir ? Le lieutenant se tourna vers moi, comme s’il pressentait mon dilemme.

« Je ne vais pas tenir plus de 5 minutes, Mayr, me lançât-il. »

Putain le con, il l’avait. Il avait compris mon plan. Il me fallait déclencher les hostilités de toute urgence, maintenant. Surtout si c’était lui la taupe. Je pressais la commande de manière frénétique. Le chargement était terminé et le petit appareil valida ma requête. Le brise-code de Roy avait fait son office, et j’avais accès au réseau de la station. Il y eut un grondement sourd, qui résonna dans le hangar. Gradstein se leva de manière maladroite, et tituba un instant, s’appuyant sur le mur pour s’aider à garder l’équilibre.

« Qu’est ce que vous faites encore, Mayr ?

– Je condamne les issues. Le SAS et la porte du hangar. Il n’y a plus aucun moyen de sortir d’ici.  »

Mes derniers mots résonnèrent étrangement dans le petit hangar de la station. Mallone me lança un regard accusateur, que je ne pus soutenir. Il allait pourtant falloir que je remue le couteau dans la plaie pour précipiter la résolution de cette histoire, et pour augmenter la pression.

« Deux hybrides, dont un qui maîtrise la force Polaris sans diadème. Et le Lieutenant Mallone qui transpire toute l’eau de son corps sous l’effet de sa claustrophobie extrême. Cela fait combien de temps que nous sommes ici, dans ces petits couloirs ? Deux heures ? Trois ? Et maintenant vous êtes enfermés. Tous les deux. Je connais vos capacités, mais le Mal de l’hybride va vous ronger incessamment sous peu. Et je doute que vous résistiez à mes capacités mentales dans cet état.  »

C’était cruel de ma part, et je peux vous assurer que je repense à ce moment à chaque fois que je revois un hybride en crise. Le cadeau donné par les prêtres d’Equinoxe, la géno-hybridation, venait avec un défaut des plus insidieux. Tous les hybrides sont claustrophobes, à divers degrés, et pas au sens commun du terme. Ils ne supportent que très mal le confinement extrême de nos stations, eux qui ont la chance insolente de pouvoir y échapper. C’est comme si petit à petit, ils ressentaient l’oppression des murs, jusqu’à en devenir fou. Comme un poisson dans un bocal, qui dépérit à cause des dimensions réduites de son espace.

« Mayr, vous faites n’importe quoi. Le Lieutenant Mallone va devenir fou, enfermé ici. Et que ferez-vous s’il n’arrive plus à maîtriser la force Polaris ? On va tous y rester.

– C’est une menace Docteur ? lui répondit Roy, narquois

– Ça suffit Major avec vos sous-entendus, vous êtes agaçant. Je n’ai trahi personne, et …

– et tu n’as pas répondu à ma question.  »

Nous nous tournâmes tous les trois vers le Lieutenant. Quand il parlait, il avait le don d’attirer l’attention sur lui. Il s’adressait à Gradstein d’une voix monocorde, glaciale, effroyable. Chacun de ses mots semblait assassiner son interlocuteur, petit à petit. Il fixait le docteur tout en transpirant, ce qui lui donnait un air dément. Mais sa voix, calme, hurlait le contraire.

« Tu as raison, Samuel. Je vais devenir fou d’ici quelques minutes, et je ne peux pas te tirer dessus parce que tu es un Polaris.  »

Gradstein secoua la tête d’un air agacé, mais Mallone poursuivit avant qu’il puisse répondre.

« Alors je vais finir par m’en prendre à Adama et Mayr, mais tu m’en empêcheras. Et ce faisant, tu confirmeras que je ne peux te faire de mal, et que tu es un Polaris. Et Mayr te tuera. Et si tu ne fais rien pour me retenir, Mayr aura sa réponse et te tuera également. »

Un point pour Mallone. Le plus grand talon d’Achille de nos très chers hybrides. Un blocage mental qui les paralysent face au possesseur de la Force Polaris, sans que personne ne sache vraiment pourquoi. Dans le cas présent, cela n’était pas à notre avantage. Aucun des hybrides du l’unité ne pouvait faire de mal à notre taupe Polaris. Mais ça, nous l’avions bien entendu pris en compte dans notre plan, et Mallone avait raison: c’était une preuve indéniable.

Ce dernier me me lança d’ailleurs un regard un coin que je ne parvins pas à déchiffrer, et il poursuivit.

« Alors maintenant, parle, et nous allons prendre une décision ensemble. »

Roy intervint immédiatement dans ma tête.

« Bon, on y est. Ils sont bloqués tous les deux.

– Lieutenant, je, ne, suis, pas, un, traitre, répondit Gradstein, toujours avec cette espèce d’intonation étrange.

– Va dire ça à mes hommes que tu as liquidé »

Il fallait faire vite. J’interrogeais très logiquement la cinquième personne présente dans le hangar.

MOI: Sernea ?

SERNEA:  Je suis là Mayr, et ils ne m’ont pas vu. Je prends Gradstein pour cible. Soyons clair, Mayr, avec un tel niveau de stress et sans diadème, si c’était Mallone, on l’aurait déjà senti passer. La force Polaris ne se maîtrise pas si facilement.

MOI: Attends, vu la tête qu’il fait, on dirait qu’il va utiliser un pouvoir d’une seconde à l’autre, justement. On a toujours aucune preuve.

GRADSTEIN: Pour quelqu’un qui ne peut pas me tirer dessus, tu m’as pas loupé, pourtant. Tu mens comme tu respires, donc très mal, en l’occurrence.

MALLONE:  Les seules blessures que tu as reçues, ce sont les balles perdues dans le chaos que tu as provoqué.

SERNEA: C’est Gradstein la taupe, c’est suffisant pour moi. Si j’ai un angle de tir, je vais le prendre.

MOI: NON ! C’est peut-être un traître, ok, mais on ne tue pas les gens comme ça. Et puis je suis d’accord avec le Lieutenant. Je veux des explications.

MALLONE: Depuis quand as-tu rejoint l’ennemi, Samuel ?

ROY: Etan, tu te dégonfles. Je sais que c’est dur, mais un hybride qui maitrise la force Polaris ne PEUT PAS être incarcéré, ni quoique ce soit.

GRADSTEIN: Je n’ai rejoint personne c’est ridicule. C’est toi qui bosse pour tout l’océan, et Mayr l’a déjà confirmé. Je ne t’ai jamais fait confiance, et j’ai toujours eu raison.

ROY: Il savait quel jeu il jouait en trahissant le Culte. C’est trop tard. Laisse faire Sernea.

MOI: Je connais Gradstein, il ne ferait jamais une telle chose.

ROY: Tu ne connais pas Gradstein. Tu l’as rencontré il y a quelques semaines et vous avez vaguement bu deux bières ensemble.

MALLONE:  J’ai obéi aux ordres. Et tu aurais dû en faire autant.

SERNEA: Je l’ai en ligne de mire.

ROY: Vas-y Sernea, aligne-le.

MOI:  NON ! J’ai dit NON ! Personne ne tue Gradstein !

Gradstein et Mallone me dévisagèrent, surpris. Sur le coup de l’émotion, j’avais parlé à haute voix. Un euryptère sortit de derrière une caisse et traversa le hangar. Et tout alla très vite.

Il y eut une détonation provenant de l’autre bout du hangar, et une balle s’arrêta à quelques centimètres du visage de Gradstein, flottant dans le vide. Les yeux du Docteur se révulsèrent.

Second tir de Sernea, immédiatement suivi d’un troisième et d’un quatrième. Les balles se figèrent les unes après les autres. La main du docteur se mit à trembler, et ses tempes vibrèrent alors que sa mâchoire se crispait.

Et le monde tout entier bascula dans la folie.

>>> A suivre.

 

 

 

 

 

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