Noyer le poisson [Episode 31]

A peine la porte passée, je fus rattrapé par le stress, et comme pour souligner la gravité de la situation, quelques gouttes de sang perlèrent de mon nez. Je ne ressentais plus de douleur cérébrale, mais je fus pris d’un vertige, et je dus m’adosser au mur pour ne pas vaciller. Mon excès de confiance me revenait à la figure, et mon corps glissa contre le mur, lentement…

C’était la première fois que je sollicitais mes capacités mentales à ce point, et je n’étais pas encore habitué à ces contre-coups qui me martelaient le crâne. Je me rappelle avoir prié pour que Zaiten ne me surprenne pas dans cet état. Après le speech que je lui avais fait, j’aurais tout donné pour ne pas perdre la face devant lui. C’était tout ce qui me restait de crédibilité qui était en jeu, et peut être que vous allez me dire que ce n’est pas grand chose, mais cela avait son importance pour moi. C’est la voix de Sernea qui me tira de mon « agonie ».

« Mayr, vous allez bien ?

– Qu’est ce que vous faites ici, Sernea ? Je croyais vous avoir dit que je m’occupais de Mallone.

– Oui, vous l’avez dit, mais vous ne le ferez pas seul. Je vais vous assister.  »

Elle arma son pistolet, appuyant ses propos du cliquetis mécanique des munitions. Je dus manifester mon désaccord de manière un peu trop voyante, car elle poursuivi aussitôt d’une voix ferme.

« Ecoutez, Mayr, soit vous continuez à jouer les héros ici tout seul et à chanceler dans votre coin, soit vous venez avec moi, mais moi, j’avance. Vous êtes loin d’être idiot, alors vous avez compris mes réelles attributions ? Il y a une taupe du Soleil noir dans vos rangs, et je vais vous aider à la débusquer.  »

Elle me tendit la main pour m’aider à me relever. Je la saisis sans faire d’histoire, mais une fois sur pied je me permis de rétorquer.

« On a besoin de vous pour contacter l’Exilé. Sans vous, on est bloqué ici.

-J’ai déjà contacté l’Exilé, dès que je vous ai vu sur les caméras extérieures. Et je leur ai donné mes directives. Ils ne viendront pas, ils ont ordre de rester à distance.  »

A ce moment là, par réflexe, je fis une tentative – infructueuse – de rentrer dans sa tête. Je ne comprenais que trop bien où elle voulait en venir, mais une partie de moi ne voulait pas l’accepter. J’aurais eu besoin d’une confirmation.  Devant mon échec, je soupirai, et me remis en marche. Tout cela expliquait au moins pourquoi Roy n’arrivait pas à établir la communication. Elle poursuivit :

« Je pensais que vous aviez compris le petit jeu qui se jouait ici.

– Je m’en doutais. Enfin, je devrais plutôt dire que c’est Adama qui avait flairé le « piège ». On a agit en conséquence.

-Je ne veux pas connaitre les détails de votre plan. La seule explication au fait que vous n’ayez toujours pas trouvé la taupe parmi vous, c’est qu’il doit s’agir d’un mutant à même de contrer vos intrusion mentale. Donc je préfère ne pas être une possible fuite de l’information malgré moi. »

Elle me désigna alors l’embranchement des coursives devant nous.

« Où va t-on, pour Mallone ?

– A gauche, l’escalier de gauche. J’y avais pensé, au coup du mutant psychique. Mais je n’ai trouvé personne dont l’esprit m’ait résisté, mis à part Mallone, et vous dans une moindre mesure « .

Nous parcourions la distance qui nous séparait du hangar d’un pas rapide.

« J’ai déjà vu des télépathes capables de manipuler les perceptions mentales des autres télépathes. On vous a devancé, c’est tout.  »

Elle stoppa net, et s’adossa a la paroi. Mallone était à 40 mètres de nous, au bout du large couloir marécageux conduisant au hangar. Elle se mit à chuchoter, et me lança un regard entendu, comme pour m’inciter a faire de même.

« Ok, maintenant on l’aborde en douceur. Éteignez votre communicateur. Quelque soit ce qu’il a à nous dire, je préfère que cela reste entre nous. Et souvenez vous : le Lieutenant Mallone reste un suspect potentiel. Il travaille bien pour Neptune, mais pourrait très bien être un agent triple. Prudence. »

J’acquiesçai. Elle se plaqua au mur, arme au poing. Je ressentais la présence du Lieutenant juste devant nous, mais manifestement, quelque chose clochait. Il semblait hésiter à pénétrer dans le hangar. Comme si, il avait – peur ? non, pas Mallone. Le simple fait qu’il puisse être effrayé de quelque chose était en soi terrifiant. Mais encore une fois, je n’avais pas le choix, c’était à moi de jouer. Je rangeai mon arme à la ceinture et sortis de notre cachette, les mains levées en signe de non-agression. Sernea resta à couvert, prête à faire feu.

Le lieutenant Mallone était adossé contre le mur, et semblait en panique. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage glabre, et il tremblait de stress. Il ne semblait pas blessé outre mesure. Je l’interpelais, à voix basse.

« Lieutenant  »

Il me dévisagea d’un air suspicieux, mais il ne braqua pas son arme sur moi. Je m’avançai vers lui, toujours les mains en l’air pour lui signifier que je n’étais pas armé.

« Lieutenant, je suis venu pour discuter. Vous n’êtes pas blessé ?

-Non. »

Il sembla reprendre ses esprits tout d’un coup, comme si ma simple présence suffisait à lui faire oublier ses angoisses. Sans doute ne voulait-il pas que je le surprenne dans un tel état de faiblesse. Il se releva, et signifia d’une voix calme à « la personne qui m’accompagnait » de sortir de sa cachette.

Sernea se montra immédiatement, arborant un visage tendu, et arme au poing. Le lieutenant ne réagit pas plus qu’a mon approche.

« Mayr, tu ne devrais pas rester ici. Tu vas te faire tuer. Rejoins Zaiten immédiatement ».

Sur le coup, je suis vraiment tombé des nues. Non pas à cause du fait que Mallone venait de m’aligner deux phrases complètes d’affilée (et il y aurait eu de quoi), mais surtout parce que même dans les circonstances présentes, la première chose qui lui passait par la tête, était de m’ordonner de me mettre à l’abri. Pour lui, la chaîne de commandement était encore valide, et il s’occupait tout naturellement de protéger le petit scientifique de l’unité, et ce en soutenant le regard et l’arme de Sernea.

« Pardon ?  »

Tentative vaine. Je n’eus comme seule réponse à mon étonnement qu’un haussement de non sourcil. Mallone ne se répétait jamais

« Quelle est la menace Lieutenant ?, lui demanda Sernea, sans pour autant baisser son arme.

Il désigna la porte du hangar, au bout de la coursive, d’un signe autoritaire du bras. Mais son doigt tremblait. Impensable.

« Lieutenant, poursuivit-elle, chaque minute compte. Si vous avez des informations, nous en avons besoin immédiatement pour agir au plus vite.  »

Mais… mais…

« La taupe se trouve dans le hangar. C’est un Polaris »

Mais c’est moi qui était censé mener l’interrogatoire ! Il y eut un léger blanc, puis ils se répondirent mutuellement.

« Gradstein ?

-Gradstein.  »

Gradstein. J’étais arrivé à la même conclusion, bien malheureusement. Si ce n’était pas Mallone, c’était très probablement Gradstein. Mais Gradstein, lui de son coté, accusait bien évidement Mallone. Mais Mallone était bien portant, et Gradstein dans les choux, ce qui donnait du crédit à ses arguments. Mais Mallone était détestable, et Gradstein était mon ami. Mais Mallone avait la confiance de Zaiten. Mais merde, tiens.

« Comment procède-t-on, Lieutenant ? demande Sernea

-J’ai un plan. Je vais gérer, répondis-je. Mais avant que je puisse m’expliciter d’avantage, Mallone enchaina aussi sec, et leur discussion reprit sans moi.

– Je ne sais pas.

– Lieutenant, vous ne pouvez pas hésiter. Je sais qu’il s’agit d’un membre de votre unité, mais lui n’a pas hésité à décimer les vôtres. »

Bon. Devant leur manque de considération, je finis par baisser les mains, et me dirigeai d’un pas décidé vers le hangar.

« Mayr, qu’est ce que vous faites ? me lança aussitôt Sernea

– J’applique le plan, celui que vous ne voulez pas connaitre. »

Et tout en continuant mon chemin vers le hangar, j’ajoutai :

« De toute manière, ça change rien, ils vont se renvoyer la balle mutuellement, et je n’ai aucun moyen de savoir qui dit vrai. Si vous avez envie de les abattre tous les deux, faites-le, mais moi, je vais faire ce que je peux pour en sauver au moins un. »

Elle ne rétorqua pas. J’avais touché juste. Une partie d’elle même pensait vraiment à les abattre tous les deux. Mais ça, c’était inacceptable pour moi. Mallone m’avait sauvé la vie du Dunkleosteus, et Gradstein avait été mon compagnon de route à bord de l’Exilé.

« Mayr, Gradstein est un Polaris, me répondit Mallone.

– Ah tiens oui, c’est vrai, ironisais-je, m’arrêtant devant la double-porte étanche. Ce qui fait que je suis tout à fait en sécurité ici derrière la porte du hangar à l’épreuve de la Force de l’océan.  »

Ma réplique cinglante traduisait mon trouble intérieur. Gradstein, un Polaris, ça n’avait aucun sens. Lui si cartésien, si terre à terre, si opposé à tout ce qui était mystique et spirituel ? Lui, dépositaire de la force de l’océan ? Une partie de moi refusait de croire Mallone. Mais il fallait en avoir le cœur net. D’un pas décidé, sans discrétion aucune, arme au poing, j’entrai dans le hangar.

Je fus accueilli par le canon de Kranes contre le mien, de crâne. (Il fallait la faire à un moment ou un autre).

« Salut Kranes ».

« PUTAIN MAYR MAIS TU ES MALADE OU QUOI ? J’aurais pu te flinguer ! Annonce toi la prochaine fois !

Il baissa son arme. Roy, me lança un regard entendu, et péniblement, se releva tant bien que mal, grimaçant. Je lui tendis mon arme, qu’il saisit d’un geste hésitant.
Sans avoir à lire dans ses pensées, je compris son regard. Il avait des doutes sur mon plan. Moi pas.

« Kranes ?

– Oui, Mayr ?

– Je suis désolé.

– Non c’est pas grave. Annonce toi juste au com la prochaine …

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Il s’écroula devant mon regard gêné. Son esprit avait plié devant le mien sans opposer de résistance. Gradstein me dévisageait d’un air effaré.

– Mayr qu’est ce que … ?

– Lieutenant Mallone, il ne manque plus que vous à l’intérieur. Entrez je vous en prie. J’aimerais que vous assistiez à quelque chose, si personne n’y voit d’inconvénient.

– Quoi ???

Mallone pénétra précautionneusement dans la pièce, tendu, ses yeux rivés sur Gradstein, qui le dévisagea immédiatement d’un air mauvais.

-A quoi vous jouez Mayr ? me demanda Gradstein, inquiet. Abattez Mallone immédiatement, vous…

Mais il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Roy avait braqué mon arme sur ma tempe.

« Bon, dit-il péniblement. Le seul moyen de sortir d’ici est au bout du canon de mon flingue. Le premier qui veut se noyer dehors n’a qu’à tester ma détermination. On va discuter maintenant.  »

>>> A suivre.

 

 

 

 

 

 

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