Noyer le poisson [Episode 30]

Le laboratoire, une fois débarrassé de sa faune locale, n’était plus qu’un vaste cimetière neigeux de restes d’arthropodes, au milieu d’un récif saccagé à la grenade. Il y planait une atmosphère étrange de délabrement, comme si la salle était inhabitée depuis longtemps, ce qui bien entendu était impossible, au vu de la fréquentation de la station. Mais le plus troublant était ce qui se trouvait de l’autre coté de la verrière, au centre de la structure, et que Jenkins me désignait d’une main triomphante, comme s’il s’attribuait le mérite de cette découverte fantastique qui tenait en respect mon savoir académique.

 » Aucune idée de ce que ça pourrait être Mayr ? », me demanda le commandant d’un air perplexe.

Visiblement, il avait lui aussi l’air convaincu que je ne pouvais pas savoir ce qui se trouvait devant nous, et très honnêtement il avait raison.

Le mur extérieur du laboratoire, coté paroi, donnait effectivement sur une grande verrière, qui dévoilait une cavité de grande taille, creusée à même la roche et de toute évidence artificielle – trop sphérique, trop lisse, trop régulière. Au centre de la grotte s’étendait une espèce de faille, longue de plusieurs mètres, déchirant la cavité quasiment de part en part. Elle paraissait flotter au milieu de l’eau, immatérielle, et ses contours étaient flous et colorées, oscillant entre des tons de bleu et de violet. Elle avait l’air fermée, mais il semblait qu’elle était animée d’une espèce de pulsation régulière, comparable à des battements de cœur invisibles, faisant frémir à l’unisson les eaux environnantes. La pulsation éclairait de manière fugace les parois de la cavité, recouvertes de coraux profonds que je n’avais jamais vu, mais qui de toute évidence venaient d’un autre temps.

La seule chose que je pouvais faire, c’était sortir ma petite caméra et prendre quelques images. Les hypothèses les plus délirantes se bousculait dans ma tête. Une faille vers un autre temps, d’où avaient surgi les monstres préhistoriques qui nous avaient attaqués depuis le début de la mission ? Une porte vers une autre dimension ? Une brèche dans la réalité elle même ?

 » A part quelques conclusions faciles et sans aucun fondement commandant, non, aucune idée, répondis-je en haussant les épaules.

– Tu penses que les créatures que nous avons affronté venaient de là ?, se risqua à demander Tourkarht, en s’approchant de la verrière.

– Probable. Mais je ne peux rien dire de plus. J’aimerais bien avoir quelques preuves de plus avant de crier à la brèche temporelle. Ça parait évident, mais bon, je vous rappelle que ce genre de phénomène n’est pas sensé exister – ni même être possible.

– Un dunklustus non plus, surtout sans oxygène, répliqua Jenkins d’une voix amusée. Personnellement, à bosser avec les Prêtres, je ne m’étonne plus de rien.

Sernea ? »

Le commandant s’était tourné vers la jeune femme. Cette dernière semblait littéralement captivée par le spectacle.

« – Je n’en sais pas plus que vous. Mais ça explique d’où provenait les déficits énergétiques de la station. Regardez le sol de la grotte. »

Tous les regards se pointèrent alors vers le fond de la cavité, plongé dans la pénombre. En y regardant bien, toutefois, on pouvait y distinguer un enchevêtrement de machines diverses et variées, qui devaient probablement analyser d’une manière ou d’une autre l’étrange faille. A la réflexion, ça faisait beaucoup de ferraille quand même. Je ne pus m’empêcher de faire un commentaire.

« Mais où est-ce qu’ils ont trouvé les fonds pour tout ça ?  »

Devant les regards interloqués de mes camarades, je l’explicitai plus avant :

« Attendez, c’est vrai, quoi ! Moi je galère pour récolter 500 sols pour mes aquariums, et eux, ils ont tout le matos dernier cri de l’Océan sans que personne ne se demande où part ce fric ?

– Si tes aquariums pouvaient remonter dans le temps, tu aurais tout les crédits que tu veux Mary, me lança Jenkins avec un sourire moqueur. »

Je décidai d’ignorer les sarcasmes du Lieutenant. Mine de rien, je devenais doué en la matière.

« Non mais sérieusement, quelqu’un devait forcement savoir que cette station existait, pour avoir acheté tout ce matériel ! Ça laisse pas des traces ce genre d’achats ? »

Mais je ne reçus en réponse qu’un regard énigmatique du commandant. Ce n’était pas son regard accusateur habituel, non. Se pouvait-il que ?

« … Attendez voir. Vous étiez au courant commandant?

– Ça suffit Mayr, me répondit-il sèchement. Bien sur que nous étions au courant. On n’envoie pas l’Exilé et les commandos pour enquêter sur des rumeurs. La personne qui finançait la station à été appréhendée par Neptune. Et c’est a partir des informations qu’il détenait qu’ils nous ont envoyé pour faire le ménage. Maintenant, concentrez-vous sur Mallone. »

Sur le moment, j’aurai bien aimé trouver quelque chose à redire, mais il fallait bien avouer que c’était d’une logique implacable. Ils avaient bien dû obtenir l’information quelque part et innocemment j’avais tapé juste. Mais malgré tout, je doutais du fait qu’ils se soient imaginé tomber sur le genre de phénomènes que nous avions sous les yeux, même avec tous leurs réseaux d’informations de monde.

Je décidai d’arrêter de cogiter pour rien et de suivre les ordres, me concentrant sur le Lieutenant. Mallone se rapprochait dangereusement du hangar. Je le signalai aussitôt dans mon communicateur, mais c’est une voie familière qui me répondit, à ma grande surprise.

« Gradstein ici. Bien reçu, Mayr »

Il avait une voix affreuse mais il était bel et bien réveillé, et semblait lucide.

« Content de vous compter de nouveau parmi nous, lui répondit immédiatement le commandant. Votre état de santé ?

– Je ne vais pas pouvoir marcher tout de suite mais avec de bons fortifiants je serai sur pieds dans peu de temps. Mais je ne serai pas vraiment opérationnel sauf pour du soutient. »

Une question nous brûlait les lèvres à tous, mais pour une fois le commandant ne se fit pas prier pour la poser.

« Très bien. Pouvez-vous me faire une compte-rendu sur ce qui s’est passé ?

– Pas vraiment commandant. Je n’ai rien vu venir. Je me rappelle d’une série de coups de feu. J’ai été touché et le temps de me retourner, il y a eu une déflagration, et après le trou noir.

– Vous avez identifié l’agresseur ?  »

Gradstein marqua une courte pause, comme s’il n’avait pas vraiment envie de répondre à la question. Difficile de dénoncer un camarade.

 » La personne qui a ouvert le feu sur les membres de l’escouade est le Lieutenant Mallone, je suis formel commandant. »

Un sentiment de malaise s’abattit sur notre groupe. Zaiten me lança à ce moment là un regard grave. Dès qu’il fut certain d’avoir capté mon regard, il me signa discrètement quelque mots, me donnant l’ordre de … pénétrer dans sa tête immédiatement ? Très bien.

La tache me parut plus aisée que ce à quoi je m’attendais. Mon esprit gagnait en endurance, ou celui du commandant qui faiblissait. Quoiqu’il en soit, il me laissa pas reprendre mon souffle et engagea immédiatement la conversation mentale.

« Mayr. je sais ce que vous allez me dire mais je n’y crois pas. Mallone est peut-être ce que vous voulez, mais il n’ouvrirait jamais le feu sur ses hommes. Vous faites fausse route.

– Adama est de votre avis.

– Quoi ?

– Il pense que c’est impossible que Mallone soit notre taupe. C’est la première chose qu’il m’a dit quand je lui ai exposé mon plan, quand nous étions dehors. C’est sans doute pour ça qu’il a refusé l’aide de Jenkins tout à l’heure. Il n’a pas peur de Mallone.

Le commandant parut rassuré de cette révélation, comme si, finalement, il avait douté de son appréciation de la situation. Comme si le fait de voir quelqu’un d’autre partager son opinion le réconfortait. Mais il y avait aussi autre chose; c’était plus que le simple respect pour son lieutenant qui le poussait à raisonner de la sorte. Il avait eu des preuves ?

« Il y a quelque chose que je devrais savoir Commandant, maintenant que je suis dans votre esprit ? »

J’avais retenu la leçon. Je n’allais pas le laisser me faire des cachotteries. Mais sur le moment, je préférais tout de même y mettre les formes et demander poliment. Zaiten soupira mentalement. Cette mission commençait à le fatiguer.

« Sernea n’est pas celle qu’elle prétend, c’est un agent infiltré à la solde de Neptune.

-Je sais. Je l’ai vu immédiatement lors de mon examen mental. Mais j’ai pris le parti de ne rien dire.  »

Oui, j’avais tout de suite vu que quelque chose ne tournait pas rond dans son esprit, et la suite des évènements m’avait démontré que j’avais bien raison. Sernea était une espionne, un membre des services de renseignement du Culte de trident, la célébrissime Division Neptune. Et en y réfléchissant, elle n’avait pas cherché plus que ça à nous le dissimuler. Notre hiérarchie avait donc le bras suffisamment long pour placer un espion directement sur place.

Le commandant ne parut pas surpris outre mesure du fait que je sois au courant. Tout au plus était-il vaguement impressionné que j’eus réussi à tromper les apparences aussi longtemps. Il croisa mentalement les bras – et  oui, Zaiten était très fort pour transposer littéralement ses attitudes dans son esprit, et poursuivit ses explications. Moi, j’avais de plus en plus envie de quitter sa tête le plus vite possible.

« – Elle a corroboré sa version des faits, je veux dire celle de Mallone, Mayr. Il bosse effectivement pour eux, indirectement. Elle m’a tout raconté pendant que vous transportiez les blessés. »

Bien. Mallone n’était peut être pas contre nous. Mais dans ce cas qui ? Personne ? Si c’était le cas, quel était la raison de ma présence ici ? Pourquoi attribuer un mentaliste à l’équipage de l’exilé, et pas un prêtre du trident ? Tout cela me laissait perplexe.

« Je ne sais pas quoi vous dire, commandant. Je n’ai rien d’autre. Les autres membres de l’unité n’ont rien de suspect. Mais je peux aller interroger Mallone sur les évènements, si vous voulez. Je pense que c’est la meilleure chose à faire.  »

Zaiten resta silencieux pendant quelques secondes. Là, pour le coup, il était franchement surpris, et moi plutôt fier de mon coup, pour tout vous dire. Vous n’aviez pas vu venir ma botte secrète commandant ? Je me surpris à sourire, malgré l’appréhension que j’éprouvais au vu d’un face à face avec le Lieutenant sans sourcils.

« – Pardonnez moi Mayr, j’ai eu une absence. L’espace d’un instant, j’ai cru que vous proposiez d’aller affronter le Lieutenant Mallone.

– Vous avez bien entendu, commandant. Je n’ai pas abattu la dernière carte de mon jeu, et je suis sûr de mon coup.  »

Ma voix tremblante ne sembla pas convaincre Zaiten plus que ça. Mais, cette fois, comme je venais de lui dire, mon plan ne pouvait pas échouer.

« Occupez-vous des hégemoniens avec Jenkins, moi je me charge de cette histoire de Taupe. C’est mon boulot, non après tout ? Faites moi confiance commandant. »

Il me scruta un instant de plus, puis il attrapa son communicateur sans me quitter des yeux, et pour toute réponse, je n’eus que sa voix, la vraie, résonnant dans mon oreillette.

« Tout le monde. J’envoie Mayr faire machine arrière pour s’occuper de Mallone. Nous on continue plus en avant. Allez, on a assez trainé devant ce machin temporel.

– Quoi ? Mais commandant, vous avez …

– On ne discute pas, Lieutenant. Mayr, vous avez vos ordres.  »

J’acquiesçai, en m’efforçant de prendre un air déterminé, devant Jenkins et Tourkarht qui me fixaient avec stupeur et Sernea qui me fixait d’un regard approbateur saupoudré d’un léger sourire en coin. J’ajustai maladroitement mon communicateur et me saisis de mon arme.

– Adama ? Roy tu m’entends ? On passe au plan B.

– C’est parti, me répondit-il. Je ne peux pas marcher, mais je ferai au mieux. »

Et je quittai le laboratoire sans me retourner.

>>> A suivre.

 

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