Noyer le poisson [Episode 3]

 » Mettez-vous au travail sur le champ, Mayr. Nous n’avons pas de temps à perdre. Briefing à 19:00.  »

19 ‘zéro zéro‘, très bien. J’avais un peu plus de cinq heures devant moi.  Zaiten tourna les talons, retournant à la passerelle, suivi de près par Jenkins qui me lança un sourire narquois avant de le partir. Adama me dévisagea, mais resta avec moi devant la porte du labo. Il appuya sur le contrôle de l’ouverture de la porte, et s’y engouffra avant moi.

 » Qu’est-ce que vous faites, Adama ? « 

Il s’assit sur une des banquettes, et sortit une cigarette. Je lui lançais un regard désapprobateur : on ne fumait jamais dans un laboratoire. Il haussa les épaules, se releva, et alla s’installer dans l’encadrement de la porte, en prenant soin de tenir sa cigarette allumée hors du labo. Ok, j’insistais pas.

 » Je vais pas te laisser dans ta merde, Mayr, c’est pas le genre de la maison. Et puis en plus tu vas avoir besoin d’un cobaye pour voir si ta plancto-pommade marche bien. Je t’épargne la recherche d’un volontaire, même si ça aurait pu être marrant.  »

Il sourit, et tira sur sa cigarette. L’odeur poivrée de l’algue séchée se répandit dans la pièce. J’étais dubitatif. Il était plus petit que moi, mais presque deux fois plus large. Il affichait son sourire habituel : ses yeux bruns sous ses sourcils broussailleux pétillaient de malice: son crâne était rasé de près, et un magnifique trident  était tatoué sur sa nuque. Beaucoup de soldats du G.S.I. aimaient  affixcher leur appartenance au groupe d’élite du Culte du Trident en se tatouant son symbole sur une quelconque partie du corps. Le sien avait au moins le mérite d’être joli.

 » Quoi ? Pourquoi tu me regardes avec ces yeux de merlan frit ? Si tu préfères, je retourne à la passerelle, me dit il.

– Mais tu …

– Je ne suis pas de quart de toute manière. Alors autant traîner au labo. Tu n’as pas d’assistant, d’adjoint, ou de truc du genre ?

– Pas vraiment. Le Docteur Gradstein me sert d’assistant à l’occasion, mais la il est dans le bloc médical pour essayer de remettre sur pied nos homme-poisson de la noyade.  »

Je lui montrai la pièce adjacente de la main. On y voyait les silhouettes sombres du Docteur, du drone assistant médical et de ses patients se dessiner sur la cloison translucide.

 » – Tu ne devrais pas retourner l’aider ?

– Je ne pense pas. Ils ne sont pas si nombreux à être partis en reconnaissance et le drone médical est suffisamment dégourdi pour s’en sortir. Ils vont y arriver. Je ne suis pas vraiment médecin, alors sur hybride… et comme le commandant m’a convoqué…  »

Il écrasa sa cigarette du talon, et ramassa le mégot avant de le mettre dans un petit sachet et de le fourrer dans sa poche. Je mis en place l’extracteur de plancton, et enfilais mes gants en latex. Il enleva le haut de son uniforme d’un geste, et s’assit, torse nu, sur la banquette médicale. Sa musculature était réellement impressionnante, mais le plus surprenant était les six fentes branchiales rosées, situées au niveau de ses pectoraux,  qui frémissaient paresseusement au rythme de sa respiration.  Elles étaient en sommeil, j’aillais devoir les réveiller.

 » – Comment tu t’es retrouvé sur cette mission ? me demanda-t-il, en regardant ma main qui auscultait ses branchies.

– Longue histoire. j’ai pas vraiment eu le choix.  »

Il me lança un regard interloqué. Visiblement, ce n’était pas vraiment dans les principes du G.S.I d’enrôler de force des membres d’équipage.

 » – Non pas que cela me dérange fondamentalement, m’empressais-je d’ajouter. Mais ils avaient besoin de moi, j’étais sous contrat avec le Culte et … il se trouve que je suis réellement « indispensable » à l’aboutissement de la mission, dès que vous allez mettre la main sur votre cible. Une histoire de trafic de mammifères marins ; je suis compétent, j’ai fait ma thèse sur eux. Mais je ne peux pas donner plus des détails, je n’en ai pas eu. Ils m’ont donné le rôle d’officier scientifique de bord, en me disant de donner un coup de mains sur les questions d’océanographie, et m’ont permis de faire quelques prélèvements pour mes recherches en plus du salaire, alors l’un dans l’autre…’

Ma tirade le fit sourire.

« – Ouais, je vois. Contraint, mais pas vraiment forcé.

– C’est une façon de le voir. Je suis plutôt pro-Culte de toute manière.  »

Je terminais de mélanger les composants nécessaires à la pommade. La matrice gélatineuse bleue était suffisamment malléable pour être appliquée. Ca devrait être bon.

 » Je vais tester la matrice. Dis moi si ça fait mal ou si c’est gênant. N’ai pas peur c’est sans danger, mis à part que ça pourrait être un peu trop collant ou trop inconfortable au niveau de tes … ouïes. Dis-moi.  »

J’appliquais avec précaution le gel sur ses branchies. Il frissonna. Sa peau de génohybride, lisse et  sans aucune imperfection, comparable à celle d’un dauphin, était totalement imberbe… et presque dépourvue de pores. Pas de chair de poule, rien. Il sourit devant  mon air intrigué.

– C’est la première fois que tu bosses avec des hybrides ?

– Non. Mais c’est la première fois que j’en ausculte un. J’te l’ai dit, je suis pas médecin. C’est gênant ? Ça doit coller beaucoup, mais ça collera moins une fois dans l’eau.

– Ça ira, je pense. Tu devrais peut-être rajouter un composant riche en collagène pour protéger les tissus endothermiques branchiaux. A la longue ta pommade pourrait provoquer des inflammations. Je te recommande d’ajouter du Bêta diprosane de synthèse. Coll1A2, c’est mieux, à 300Kda ce sera plus approprié pour la création d’un composite.

Là, je fus clairement surpris. J’avoue. Je m’attendais pas à ce genre de vocabulaire hautement scientifique de la part d’un officier sonscan. Il s’en rendit compte bien sûr : il avait tout fait pour provoquer ma surprise.

– Tu vois, c’est ça ton problème, Etan. T’es pas un mauvais bougre, loin de là. Mais tu crois toujours qu’on est des soldats comme les autres. Des super veilleurs, corrompus et ignares ? Tu te goures. Tu es dans ton élément, ici, et personne ne pense que tu es bizarre, au contraire. Si les gens t’évitent, c’est parce qu’ils pensent que tu es trop normal.

>>> à suivre…