Noyer le poisson [episode 29]

Comment dire… Devant nous, l’inconnu, derrière nous, le danger. Faire demi-tour, encore une fois, et jouer au chat et à la souris avec une taupe aquatique, ou avancer dans quelque laboratoire marécageux préhistorique ? Voila le genre de choix qui se posait à nous à ce moment là. Personnellement, je me demandais juste ce que je fichais là, au milieu de ce cauchemar de coursives, d’hybrides et … d’euryptères ?
Oh non, pitié, pas encore ces maudites bestioles…

Par la brèche ouverte dans la porte se mirent à sortir prudemment les SCORPIONS, délicatement, observant d’un air inquiet le chalumeau de Tourkhart. Ils étaient beaucoup plus petits comparés aux précédents spécimens qui avaient décidé de pourrir ma vie et ma réputation au G.S.I., quelques centimètres tout au plus. Mais ils semblaient néanmoins déterminés à s’échapper des entrailles du laboratoire, comme si quelque chose, à l’intérieur, les incitait à quitter la pièce coûte que coûte. A la réflexion, ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.

Tourk, qui découpait toujours la porte, ne put résister très longtemps à l’envie de les titiller un peu. Il dirigea son chalumeau d’un geste vif vers un des euryptères téméraires qui venait de franchir la fissure. Il y eu un horrible bruit de combustion et le scorpion tomba mort devant nous, accompagné d’un petit ricanement sadique du major. Je ne pus contenir un sourire satisfait. Personnellement, je n’arrivais pas à éprouver une quelconque sympathie envers ces bestioles.Tourkarht, impitoyable, se mit en quête d’une nouvelle victime s’aventurant à travers son ouvrage pour la griller vive.

 » Ça suffit, major. Concentrez-vous sur la porte, trancha le commandant. Adama, Kranes. Vous me recevez ?  »

Deux réponses affirmatives sur le canal. Regard dépité de Toukarht. Sernea semblait pensive.

 » Mallone arrive vers vous. Je vous envoies Jenkins.

– Négatif Commandant. Si vous n’avancez pas, on ne sortira jamais d’ici. Je sais que vous ne voulez risquer la vie de personne, mais on va gérer ici, lui répondit Roy. Gardez Jenkins et continuez. Kranes va gérer. Il suffit que Mayr garde un œil sur Mallone et nous avertisse s’il se rapproche.

Le commandant sembla hésiter une seconde, mais se résigna finalement.

 » Très bien. Mayr, vous avez vos ordres.

– Euh… c’est plus facile à dire qu’à faire ça commandant. Je suis lessivé mentalement. Je ne vais pas être d’un grand secours.

– Alors Adama et Kranes sont condamnés. A vous de voir.

– Mais commandant, je … »

Je ne pus finir ma phrase. Le commandant me dévisageait, les bras croisés, d’un regard désapprobateur. A coté de lui, Jenkins en faisait de même. Je soupirai. Je détestais leur manière de me culpabiliser.

« … ferai de mon mieux, répondis-je d’un ton résigné.

– Merci. Je vous l’avais dit Mayr, il …

– Commandant, vous voulez pas me dégager ces putains de bestioles ? coupa Tourkarht, d’une voix agacée. Il commence à y en avoir trop pour que je puisse découper proprement.  Et je crains le pire à l’ouverture. »

Il avait raison. Le flot d’euryptères s’était accéléré, et des dizaines de créatures dégoulinaient de l’entaille, grouillant à travers la brèche.

« – Ça sent la crevette grillée. C’est plutôt agréable.

– Jenkins, épargnez-moi vos commentaires stupides et aidez-nous à contenir ces animaux. Reprenez, major.  »

Et c’est à ce moment là que la scène devint complètement surréaliste.
Le commandant, boiteux, s’approcha de la porte et se mit à marteler les interstices scorpionneux de la crosse de son arme, aidé tant bien que mal par son lieutenant. On aurait dit une espèce de Tape-Taupe géant, avec des scorpions à la place des taupes, et un gros hybride armé d’un chalumeau donnant le rythme à mesure que la fissure dans la porte s’élargissait, en continuant à vomir littéralement la vermine dévonienne. Le lieutenant commençait même a être submergé, et les euryptères, bien que guère plus gros que mon pouce, ne semblaient pas décidés à battre en retraite.

 » Mayr au lieu de te foutre de ma gueule tu devrais te concentrer et pister Mallone !

– Désolé lieutenant. C’est juste que vous voir mis en difficulté par des petits HOMARDS inoffensifs me trouble profondément.  »

Oui, je sais ce que vous allez dire, c’était petit. Mais sur le coup, je vous jure que je savourais ma revanche avec extase et délectation. Le fait que le lieutenant prit le temps de se soustraire à l’exercice du tape-taupe-scorpions pour m’administrer une grande tape derrière la tête ne fut que la cerise sur le gâteau. J’avais touché juste.

 » Mayr, Jenkins, bordel vous pensez vraiment que c’est le moment pour ce genre de conneries ? Revenez à la porte et aidez nous. Mayr, ces créatures ne fuient pas le labo sans raison. Sondez la pièce. Sernea ?

– Aucune idée, je n’ai jamais eu accès au laboratoire. La hiérarchie de la station était drastiquement cloisonnée. Je pense que…  »

Petit à petit, la voix de la jeune femme se fit plus distante, au fur et à mesure que ma concentration augmentait. J’avais besoin de mobiliser de plus en plus de ressources, de plus en plus d’énergie, et donc de me concentrer plus en avant, ce qui avait la fâcheuse conséquence de me couper du monde « réel ».
J’étais véritablement épuisé mentalement, mais pour une raison inconnue, je trouvai à ce moment là une sorte de second souffle, qui me permit de déployer un peu plus mes capacités. Profitant de ce petit surplus de vigueur mentale, je décidai de sonder en détail le niveau supérieur.

« Commandant, il y a une vingtaine de personnes, clairement répartis en deux groupes. Les hégémons, barricadés là-bas, et des gens de la station, enfermés plus haut au dernier étage. La bonne nouvelle c’est qu’en passant par le labo, nous allons contourner les barricades hégémoniennes et arriver dans le dos des hommes « du soleil noir ».

– Bien, bonne nouvelle effectivement, me répondit le commandant tout en continuant de s’acharner sur les scorpions. Vous pouvez obtenir des informations supplémentaires ?

– Je vais essayer. Mais ils n’ont pas l’air plus dangereux que Sernea et ses collègues, à vue de nez. S’il y avait un grand méchant, il n’est pas là. Ou alors je n’arrive pas à le voir.

– Et Mallone ?

– Il est dans la salle des marécages, en bas, et il se dirige vers l’endroit où nous avons trouvé Sernea.

– Bien, Informez les autres. Attention, on arrive à bout de la porte, en position tout le monde. »

Immédiatement, Sernea, Zaiten et Jenkins se mirent en joue de chaque coté de la porte, derrière Tourkhart. Prudemment, ce dernier rangea son chalumeau, et poussa la plaque qu’il venait de découper par le centre. Il y eu un grand fracas, et une bouffée d’air vicié s’échappa de la pièce. Ou devrais-je plutôt dire de ce qui en restait, au vu du paysage qui se dévoila devant nous.

Tourkarht avait vu juste : c’était une sacrée jungle à l’intérieur du laboratoire. Si le niveau 1 de la station était un marais du Dévonien, nous étions ici en plein cœur de l’écosystème. La pièce croulait sous l’épaisse flore et faune récifale désormais familière. Une véritable fourmilière de vie préhistorique. Au centre de la pièce, des structures gluantes étaient suspendues aux piliers soutenant la structure de la station, desquelles perlaient des milliers d’œufs pas plus gros que des billes. Et autour de ces étranges pouponnières, des centaines d’euryptères grouillaient, certains d’entre eux énormes, d’autres minuscules, rampant, nageant, glissant les uns sur les autres. Il y eut comme un moment de stupeur, où les arthropodes nous contemplèrent d’un air effrayé, sans doute à cause du fracas provoqué par la chute de la porte.

Et puis, sans crier gare, ils se mirent à foncer droit sur nous, tous en même temps. La situation devint plus claire dans ma tête. Ils n’avaient jamais cherché a sortir; ils ne voulaient pas que nous rentrions. Ils cherchaient simplement à défendre leur territoire et leur progéniture… contre nous, et on allait vite être submergés.

La réponse de Jenkins fut une fois encore des plus subtiles.

 » GRENADE !! »

Avec une dextérité incroyable, le lieutenant sortit deux grenades de sa ceinture, les arma et les jeta dans le passage. Aussitôt, Tourkhart attrapa le commandant et l’éloigna de la porte. Sans réfléchir, je me jetai à couvert. L’explosion fut immédiate.

On oublie trop souvent de mentionner l’effet pervers des grenades, et la raison pour laquelle les hégémoniens, dont le pragmatisme est pourtant proverbial, leur préfèrent les disques à fragmentation. Le bruit. Dans un endroit confiné comme les coursives, la déflagration est tout bonnement insupportable. Et même les oreilles couvertes, les acouphènes qui en résultent sont immondes et persistants. Je me souviens avoir perçu vaguement quelques coups de feu du commandant à terre, puis entendu Sernea crier quelque chose à Jenkins. Moi, j’avais sorti mon arme, et je m’efforçais de liquider un énorme euryptère rescapé de l’explosion qui avançait vers moi, menaçant. J’avais la tête qui tournait et l’impression désagréable que la scène était plongée dans du coton transparent.

Sans que je comprennent d’où elle provenait, une seconde déflagration balaya les euryptères survivants, recouvrant les murs et les parois de morceaux de scorpions et de débris de coraux, et me projeta contre le mur de la coursive. Le choc me coupa la respiration, mais je parvins à rester conscient, à mon grand étonnement.
Le temps de dégager une de ces bestioles d’un coup de talon, et je pu me remettre sur pied, prêt a en découdre. Sernea me cria quelque chose, mais je n’arrivais pas à comprendre. Elle me désignait quelque chose derrière moi ? Mais bien sûr ! Je fis volte-face.

Sur le mur, juste sur ma droite, était entreposé un canon à neige carbonique, très utile pour contenir les potentiels incendies dans les coursives. Je m’en saisis immédiatement, et me mis à arroser en direction des flammes qui léchaient ça et là la zone d’explosion.

Mais avant que je ne puisse appuyer sur la détente, je sentis une tape sur ma tête et Jenkins m’arracha énergiquement l’extincteur des mains, et au lieu de le diriger vers les flammes, il prit pour cible les derniers euryptères qui se rassemblaient pour nous assaillir de plus belle. Ces derniers déguerpirent immédiatement sans demander leur reste, fuyant de manière atavique le froid que déversait l’extincteur.

Le Lieutenant me lança un regard éloquent, pour me signifier que c’était ça, la bonne marche à suivre. Sans attendre ma réponse, il se mit à pourchasser les euryptères jusqu’à l’intérieur, en aspergeant méthodiquement les parois, le sol et les cocons de neige carbonique, comme si il s’agissait là d’un lance flamme. Ironique, mais efficace.

Mon audition revenait peu à peu, et je pus enfin me remettre a communiquer normalement. Sernea me dévisageait avec un sourire plein de sympathie.

« Décidément, vous n’êtes pas très coutumier des situations de combats, pour un membre du GSI, me signifia-t-elle en débarrassant sa combinaison des restes chitineux de nos agresseurs arthropodes.

– Et vous, vous l’êtes drôlement, pour un technicien des communications, rétorquai-je en lui rendant son sourire.

Il y eu comme un moment d’hésitation, comme si elle s’apprêtait à me dire quelque chose, mais nous fumes interrompus par la tignasse rousse du Lieutenant qui ressortit de la pièce. De la main, il nous fit signe d’entrer.

« Et Mayr, ajouta-t-il en passant le premier, je veux bien manger mon slip si tu arrives à me dire ce que c’est ce machin.  »

Mais avec toutes les bonnes volontés du monde, je ne pus parvenir à faire avaler au lieutenant ses sous-vêtements. Ce que nous contemplions, le centre de la structure, visible à travers la verrière intérieure du laboratoire, échappait à toute les théories ou toutes les hypothèses que j’aurais pu formuler.

>>> A suivre.

Laisser un commentaire