Noyer le poisson [episode 28]

La force Polaris. Le mystérieux pouvoir de l’Océan, accordé de manière inexplicable à quelques élus. Un pouvoir contre lequel on ne peut rien, terrifiant et implacable. L’arme de destruction massive du Culte du trident…
Un frisson glacial me parcourut l’échine alors que le verdict du commandant résonnait dans mes oreilles. Si c’était bien la force Polaris, alors les choses allaient se compliquer sérieusement. Nous savions depuis le début que cette dernière pouvait rentrer dans l’équation de la mission, mais se le voir confirmer par une scène de carnage morbide est toujours un plaisir de tous les instants.

C’était le docteur Gradstein qui m’avait appris le plus de chose sur la mystérieuse Force Polaris. Pendant les quelques semaines de voyage vers notre position, il s’était plu à me raconter et à tourner en dérision les histoires abracadabrantesques qui courraient au G.S.I. sur le sujet. Les soldats du Culte vouaient un respect sans limite aux prodiges des prêtres, respect qui se transformait souvent, après quelques bouteilles, en affabulation digne des tripots des docks d’Equinoxe. Gradstein, lui, ne prêtait bien évidement aucun crédit à ces racontars sur la Force Toute Puissante De L’Ocean (les majuscules était de lui), mais il prenait un malin plaisir à décrédibiliser, démystifier, ou tourner en dérision l’étrange aura de peur et de mystère qui l’entourait. C’était comme s’il prenait sa revanche sur cette force mystique qui tenait en échec sa doctrine à lui, la Science, en la servant cuite dans la crédulité des hommes d’Ariane et dans la bière grise, bien entendu. Ne jamais oublier la bière grise…

Le fait qu’il gisait à ce moment là à mes pieds, inconscient, tenu en échec par la force de l’Océan, était en soit une cinglante ironie au gout bien plus amer que celui de la mousse des Patriarches. Devant ma mine grave, Jenkins se pencha vers moi et posa sa longue main flasque sur mon épaule.

« Bah, tu sais Mayr, c’est pas grand chose, finalement, la force Polaris. J’ai connu un gus à Ariane qui avait la bonne approche. Lorsqu’on se bat contre un Polaris, suffit de s’assurer qu’il meure du premier coup, et surtout pas le laisser couiner trop longtemps, pour ne pas que son pouvoir se barre en couille. Une fois que tu sais ça, c’est pas plus dangereux qu’autre chose. Tu vises les yeux. Comme il disait : « si ça couine encore, bourrine plus fort ! »  »

J’admirais véritablement la capacité extraordinaire de Jenkins à positiver et à réconforter de manière élégante mes craintes et mes doutes, mais là, j’étais trop stressé pour répondre quelque chose de circonstanciel. Il avait toujours cette légèreté d’être qui lui permettait de rester détendu même dans les situations les plus délicates. Pas moi. Devant mon manque de réaction, il se releva, et porta sa main à son oreillette.

« Adama, c’est toi qui a pris mon paquet de clope ? demanda le Lieutenant au communicateur. Je te préviens, si c’est toi ça va barder. Comment ça se passe avec la com’ vers l’Exilé ?

– Il y a quelque chose qui fout en l’air le signal, répondit Roy d’une voix haletante. Et je fais ce que je peux dans mon état pour gérer au mieux. Je dirais … 20 minutes.  Et non je n’ai pas vos cigarettes, Lieutenant.  »

Hola, Roy qui donne dans l’officiel… Il devait vraiment être fatigué, le pauvre vieux. Le commandant répondit immédiatement :

« Bien reçu. Faites au plus vite. On va poursuivre plus en avant, mais on va vous envoyer les blessés d’abord. Mayr, est-ce que Gradstein est transportable ?

– Oui. Je ne pense pas qu’un de ses organes vitaux ait été touché.

– Je confirme, commandant, poursuivit Sernea. Il a pris un gros choc, sans doute à cause du pouvoir Polaris, mais les dégâts sont pas si important que ça. Il se réveillera dans un petit moment.  Le deuxième… je suis plus sceptique, mais de toute manière on a pas trop le choix.

– Très bien. Tourk et Mayr ramenez les blessés au hangar. Jenkins, une idée des effectifs hégémoniens restant ?

– Pas plus de deux équipes, donc une dizaines d’homme. Comme nous, grosso modo, modulo les techno hybrides. Il ne devrait pas en rester plus de 2, si mes calculs sont bons. Je pense que nous devrions tenter une reconnaissance avant d’aller plus loin.

– Allez-y lieutenant, mais soyez prudent. Mayr, je croyais vous avoir ordonné de transporter les blessés au hangar ? Exécution.

Sous l’injonction du Commandant, nous nous mimes au travail, Sernea, Tourkarht et moi. Nous primes soin de transporter le Docteur précautionneusement. Un peu plus loin en suivant la coursive, une porte avait été dégondée, probablement par les hégémoniens lors de leur prise de contrôle de la station. Tourkahrt décida s’en servir comme brancard improvisé. Nous partîmes, laissant le commandant et Sernea livrés à eux même.

La traversée se fit sans encombre mais pas sans peine. La porte pesait son poids, sans compter Gradstein qui ne payait pas de mine mais n’était pas de frêle constitution. J’arrivai au hangar à bout de force et haletant, sous les regards ébahis des deux techniciens de la station. Tourkahrt, lui, ne semblait nullement affecté par la charge.

Roy était adossé à une caisse, et bidouillait frénétiquement le relai radio portatif de son drone, en fumant une cigarette de la marque que fumait habituellement le Lieutenant. Il semblait opérationnel, mais toujours incapable de se lever, et certain signes ne trompaient pas. Il suait à grosses goutes, et ses mains tremblaient. Un des techniciens l’aidait en maintenant le drone. Nous déposâmes le Docteur au bon soin de Kranes. Avant que je puisse dire quoique ce soit, Tourkarht m’attrapa par les épaules et me fit signe de repartir. Nous avions, à mon grand regret, un autre blessé a transporter.

Je ne sentais déjà plus mes bras rien qu’à ramener notre brancard de fortune au croisement où nous attendait Sernea et Zaïten. Jenkins était parti en reconnaissance, et le commandant et la technicienne semblaient en pleine discussion. Et d’après l’expression concernée qui se lisait sur leurs visages, le sujet devait être important.

Je fus encore une fois détourné par Tourkahrt à peine le brancard posé. Il avait du sentir que si je lâchais mon poste, il aurait toutes les peines du monde à m’y faire revenir, et entre nous, il avait bien raison. Devant mon regard suppliant, il m’autorisa à faire quelques pauses sur le chemin.

Lorsque nous revînmes pour la seconde fois, Jenkins avait déjà rejoint le commandant, et faisait son rapport de manière désinvolte. Je pris la conversation en cours, m’adossant contre le mur de la coursive pour reprendre mon souffle.

« Et donc c’est fichu. Il va falloir passer par le laboratoire central ou je ne sais quoi. Les accès latéraux sont coupés, les hégémoniens ont plastiqué les escaliers ou un truc du genre. Enfin, on peut pas passer, quoi. Le seul choix possible c’est par le labo et direct vers le sommet.

– Commandant, quel est exactement l’objectif, maintenant ? me risquai-je à demander.

– Nous devions faire en sorte que les activités illicites de cette station soient interrompues. Cependant, avec autant de blessés, le repli reste notre priorité. Le démantèlement est un objectif à long terme. Un peu de renfort ne nous ferait pas de mal non plus. Nous devons donc trouver un moyen de désactiver le champs de mine pour que l’Exilé puisse se rapprocher.

-Et Mallone ? Cet histoire de force Polaris ne me dit rien de bon. Qui a déclenché ce pouvoir ? Quelqu’un venu récupérer Mallone ? Un complice ? Le maitre des lieux ?

– On verra bien, me répondit le commandant, croisant les bras d’un air contrarié. Désolé Mayr, mais je continue à penser que quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire de taupe. »

Il me toisa d’un regard déterminé. Le genre de regard qui signifie : « tu ne me feras pas changer d’avis ». J’étais trop crevé pour lui répondre quoi que ce soit.

« Allez, la pause est terminée, tout le monde, trancha finalement Jenkins. On entre dans le Laboratoire. Tourkahrt, la porte.  »

Notre petite troupe se mit en route sans rechigner. L’entrée principale du labo ne se trouvait qu’à quelques coursives de là. Nous avancions cependant prudemment : avec les hégémons en cavale et un Polaris en liberté, certaines précautions étaient de rigueur.
Dès notre arrivée, Tourkahrt se mit immédiatement au travail. La lourde porte étanche de sécurité était verrouillée et virtuellement inviolable. Il allait falloir la forcer. Le major commença a se mettre au travail sous le regard anxieux du commandant. Torche a Plasma.

« Mayr.  »

Le commandant m’interpella d’une voix grave. Je lui répondit d’un signe de tête.

 » Pouvez vous localiser Mallone ? Si les escaliers sont bloqués…  »

Je me mis aussitôt au travail, sans que le commandant n’eut besoin de finir sa phrase. Mais bien sûr… Si les accès de devant était impraticables, alors Mallone était forcement toujours dans les environs. Ou pire, derrière nous… L’effort de concentration me donna encore un vertige, et les battements de mon cœur se mirent à résonner dans mon crane, tambourinant à mes tempes, érodant mon cerveau comme le chalumeau de Tourkarht attaquait la porte du laboratoire. Je m’efforçais, encore une fois, de passer outre.

Oh merde…

« Commandant, Il a effectivement réussi a passer derrière nous, et il se dirige vers…

– WOW !

Je fus interrompu par les exclamations simultanées des autres membres de notre équipes. Tourkhart avait terminé la première brèche dans la porte. De l’interstice, la mousse bleu-verdâtre des stromatolithes suppurait littéralement, envahissant la porte de notre coté à vue d’œil.  Une odeur pestilentielle se déversait par la fissure.

– Si c’était la succursale de la préhistoire en bas, on est au cœur du jurassique, là-dedans ! Commandant, vous avez vu ? C’est plein de tubulotruc et de prehisto-homards !

– Vers nos blessés ! Pardon de vous interrompre Lieutenant, mais Mallone se dirige vers nos blessés !

>>> A suivre

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