Noyer le poisson [Episode 27]

Le regard de jenkins se figea à l’annonce de la seconde trahison de Mallone. Il se reflétait dans ses yeux une étrange lueur, froide et amère. Une part de moi refusait d’être compatissante. Je leur avais désigné la taupe, et ils avaient choisi de lui faire confiance malgré tout. Seul Gradstein m’avait écouté, mais c’était pourtant lui qui en payait le prix. Je n’acceptais pas de croire en sa mort. Nous restions là, Tourkahrt, Jenkins, Adama, Kranes et moi, à attendre les ordres du commandant, sous le regard inquiet de Sernea et de ses deux camarades.
« Jenkins, je ne veux pas voir ne serait-ce que l’ombre d’une idée stupide émerger de votre crâne, trancha le commandant. Mayr, aidez Adama à se lever. Tourkhart, j’avais demandé un communication vers l’Exilé.

– Les fréquences ne répondent pas, répondit ce dernier en bidouillant le communicateur, mais Gradstein a transmis tout à l’heure, ça devrait marcher.  »

-Bon, tant pis. Il faut impérativement allez secourir les blessés. Mallone n’a pas pu les abattre tous d’un coup, il y a forcement des survivants. Allez ! Je fais l’arrière-garde avec Kranes. Vous deux devant, ordonna-t’il en désignant Jenkins et Tourk. Mayr et Adama, au milieu, avec nos captifs. Et ouvrez l’œil.

-Si je puis me permettre, Monsieur le commandant, vous avez une situation critique, et des experts civils en communications, répliqua Sernea d’un air sarcastique. Il serait bien plus judicieux de nous laisser ici pour contacter votre navire.

– Non, vous ne pouvez pas vous permettre, surenchérit-il sur un ton qui personnellement m’aurait retourné l’estomac de peur. Je n’ai pas encore décidé si je vous faisais confiance. »

Sernea, elle, ne se décontenança pas une seule seconde, et au contraire le regarda droit dans les yeux et lui répondit d’une voix glaciale.

– Et bien décidez vous vite, ou ce sera un aller simple pour les abysses. Parce que je suis sûre que vous pensez que c’est parfaitement dans vos cordes de vous faire chasser par les techno-hybrides ainsi que par l’un des vôtres tout en protégeant trois civils et un blessé, le tout sur un pied, mais moi personnellement j’en doute très fortement. Mais ce n’est peut-être qu’une impression. »

Kranes sembla approuver d’un hochement de tête, juste avant de se faire fusiller du regard par le commandant. Celui-ci resta quelques secondes à réfléchir, perplexe, puis se tourna vers moi.

« D’accord. Mayr, on va prendre quelques minutes pour en avoir le cœur net, m’ordonna-t’il finalement. Donnez-moi toutes les informations que vous pouvez me donner. »

J’ai du soupirer un peu trop fort, parce que Jenkins me fit les gros yeux. Ils en avaient de bonnes, eux. J’étais épuisé mentalement. Je me mis au travail, en m’efforçant de ne pas succomber à mes maux de têtes cuisants… Mon verdict tomba néanmoins rapidement, je ne pouvais pas grand chose de plus.

« Et bien commandant, les deux là sont cleans. Ils pensent effectivement bosser pour nous, ajoutai-je à l’intension de Kranes. Quand à Sernea, ses défenses mentales sont trop fortes pour que je la pénètre dans mon état. »

Jenkins me lança alors un sourire amusé, mais je ne lui laissai pas le temps de relever le double sens de ma dernière phrase.

« Pas sans dommages pour elle en tout cas, et cela ne garantira pas mon succès. »

Adama et Jenkins se lancèrent un autre regard rieur, complices. Je n’étais pas d’humeur à plaisanter, et je n’affectionnais que moyennement ce genre de blagues sexistes.

« Mais de ce que j’ai pu apercevoir d’elle, je recommande de lui faire confiance.

-Je suis bien d’accord avec lui, ajouta Jenkins en contemplant ouvertement la combinaison moulante de la jeune femme. »

Sernea leva les yeux au ciel en réponse, alors que je me mis à me masser les tempes.

« Très bien, trancha le commandant. Alors dans ce cas là, j’ai besoin d’un expert en com’ dans les deux équipes. Si on ne peut pas contacter l’Exilé d’ici, on le fera depuis leur salle de commande à eux. Kranes, vous restez ici avec Adama et les deux civils. Sernea, avec nous. Je vais avoir besoin de vos compétences en médecine, Mayr.

– Je n’ai pas de compétence en médecine, je suis docteur en océanographie, pas en médecine.

– Je sais très bien en quoi vous êtes docteur, et ce n’est pas ce que je vous demande. C’est soit ça, soit tous mes hommes y passent.

– Je ferai ce que je peux, répondis-je finalement d’un air résigné en attrapant mon sac. »

Nous commençâmes alors à nous mettre en route, lorsque Sernea se permit de prendre la parole.

« Commandant, pourrais-je récupérer mon arme ? demanda-t-elle, je préfèrerais pouvoir me défendre en cas de problème pour ne pas être un poids mort. »

En guise de réponse, le commandant me lança un regard interrogatif.

 » La seule chose que je peux vous dire, commandant, c’est qu’elle n’a pas d’arrière-pensées en tête. Quand au reste, je ne peux pas lire plus en avant. Compte tenu des circonstances, pour moi, je lui donnerais un flingue rien que pour la protéger de Jenkins.  »

Je ne reçus comme réponse qu’une violente tape derrière le crâne de la part du lieutenant. Sernea, elle, me gratifia d’un magnifique sourire. Le commandant fit finalement un signe de tête, et Kranes lui tendit son arme, un peu à contre-cœur.

« Allons-y.  »

Nous nous mîmes donc en route, et j’aidai le commandant à avancer. Avec son atèle, il pouvait presque poser son pied normalement, mais il avait besoin de mon épaule pour l’équilibre. Ça n’avait pas l’air de le faire souffrir plus que ça, ce qui ne voulait pas forcement dire grand chose dans le cas de Zaiten. Il était bien plus lourd que Roy, et j’avançais avec peine.

Mais à peine la porte passée, un étrange malaise nous gagna. Le tapis de stromatolithes se déroulait devant nos yeux. En quelques dizaines de minutes, il avait déjà gagné le hangar… Zaiten décida de ne pas relever, et nous fit avancer à travers l’escalier jusqu’au niveau supérieur. Mais tout de même…

Je n’avais pas encore visité les étages de l’installation, et je dois dire que je fus surpris en arrivant. L’atmosphère était très différente de ce que nous avions rencontré au rez-de-chaussée (la faune dévonienne devait y contribuer, j’en conviens.) Les installations étaient plus propres, plus technologiques, plus aseptisées. La coursive métallique avait l’ait de s’enrouler autour d’un axe central, formant un espèce de collier autour de quelque chose au centre. Le hic, c’est que nous étions à flanc de paroi, si vous vous rappelez bien. Quoique cela pouvait être, sur le moment je me l’imaginais comme une sorte de cavité taillée dans la pierre.

« Sernea, qu’est ce qu’il y a au centre ?

– la zone sécurisée, avec les laboratoires. La coursive monte plus haut, et il y a des accès tout le long. Personnellement je n’y suis jamais entrée.

– Silence.

Jenkins venait de s’immobiliser devant nous, une main levée, nous intimant l’ordre de nous arrêter immédiatement. Tourk lui passa devant, et se déploya à la jonction de la coursive, là où les couloirs se croisaient pour former un carrefour, d’où l’on pouvait facilement contrôler les accès au niveau inférieur. Celui par lequel nous étions arrivés, et celui par lequel les techno-hybrides s’étaient enfuis, lorsque nous les avions combattus au niveau inférieur. Une position stratégique, celle que les hommes du G.S.I. avaient choisi de tenir et le lieu de l’attaque de Mallone. Nous restions en arrière, attendant l’aval du lieutenant pour nous déployer a notre tour.

 » Oh putain ! »

Jenkins avais rejoint Tourkahrt aussitôt, mais il restait figé dans une impression de stupeur. Je sentis l’étreinte de Zaiten serrer mon épaule. Manifestement, quelque chose avait cloué le lieutenant sur place, et après un regard envers le commandant, nous en étions arrivé à la même conclusion. Quoique cela puisse être, il en fallait beaucoup pour impressionner Jenkins.

« C’est bon, le périmètre est sûr. Vous pouvez venir, mais je suggère que Mayr et Sernea restent en arrière, finit-il par ajouter.. »

Le commandant relâcha mon épaule pour prendre appui sur le mur, mais je lui repris aussitôt la main avec conviction. Hors de question de rester en arrière. J’avais combattu les techno-hybrides, j’avais gagné le droit de ne pas être traité comme un civil. Zaiten hocha la tête, un léger sourire aux lèvres, et nous avançâmes tout les deux vers le lieu de l’affrontement.

Mais devant le spectacle qui s’offrit à mes yeux, je ne pus réprimer un haut-le-cœur. Mon estomac se rappela gentiment à mon souvenir, et moi qui pensait en avoir vu, je dus encore une fois repousser les limites de mes nerfs pour ne pas défaillir.
La scène ne ressemblait pas à une quelconque bataille. Les hommes du G.S.I. n’avaient pas été tués, ils avaient été littéralement vaporisés. Au centre de la pièce, les murs étaient recouverts de sang, comme si on avait pulvérisé de la peinture sur une zone de 4 ou 5 m de rayon. Il ne restait rien d’eux, à part peut-être, ça et là, quelque morceaux sordides d’entrailles vaguement identifiables. Les soldats à la périphérie de la zone d’impact avaient eu un peu plus de chance. Leur corps morts semblaient avoir été découpés par endroit par un immense objet de forme sphérique. Seul deux ou trois corps, situés plus loin du lieu d’impact, semblaient relativement indemnes; ils gisaient sur sol, de nombreux impacts de balles sur leur combinaison. Parmi eux, Gradstein. Je me précipitai sur lui sans réfléchir, laissant le commandant et mon appréhension derrière moi.

« Mayr !

– Il est en vie commandant. Inconscient, mais en vie. Son cœur bât, dis-je en prenant le pouls du médecin de bord. Il a pris une balle dans la jambe et une autre dans le bras. Ah et une troisième a traversé son armure au niveau du torse, mais je peux pas voir les dégâts. Je crois que l’artère fémorale n’est pas touchée. Je pense que…

-STOP. Prenez la trousse à pharmacie et procédez calmement. Ne vous laissez pas déborder.  »

Le commandant avait tout à fait raison de me rappeler à l’ordre. J’étais complètement paniqué. Je pris une longue inspiration, et attrapai la boîte a pharmacie de Gradstein se trouvant à quelques mètres de son corps. Allez.

« Sernea, vous pouvez m’assister s’il vous plait ? Je vais avoir besoin d’un peu d’aide.

– Bien sûr.  »

La jeune femme posa immédiatement ses affaires sur le sol, et sans aucune appréhension visible, elle s’agenouilla aussitôt a côté de moi. D’une main experte, elle commença à dégrafer les protections militaires du médecin. Elle lui prit le pouls et plaça un patch sur son front, tout en préparant une injection d’une substance grise. Elle me fit signe de lui administrer deux doses au niveau de la carotide.

« Relevez-le un petit peu, s’il vous plait, me demanda-t-elle.

– Je dois dire que je suis plutôt impressionné, lui dis-je en souriant. Vous avez des compétences en médecine ?

– Un autre blessé ici, coupa Tourkarht. Les autres sont déjà mort.

Zaiten répondit par un rapide signe de tête. Il avait l’air pensif. Je retournai à nos soins.

« Oui, reprit Sernea. J’ai servi d’assistante au médecin de bord pendant un aller-retour Equinoxe-Azuria frappé par la grippe bleue, où j’étais la seule valide en tant qu’officier Sonscan. J’ai eu le temps d’apprendre sur le tas, surtout un fois le médecin malade à son tour. »

Elle continua de s’occuper de Gradstein, alors que je l’assistai de mon mieux. Lorsqu’il fut stabilisé, je finis par poser la question fatidique, en me relevant.

 » Mais putain mais qu’est ce qu’il a bien pu se passer ici ?

– C’est évident, me répondit le commandant. Aucune arme humaine ne fait ce genre de dégâts. C’est une manifestation de la force Polaris, sans aucun doute. »

>>>
A suivre.

 

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