Noyer le poisson [episode 26]

Nous escortions nos « prisonniers » à travers le tapis de stromatolites, jusqu’aux hangars tout proches où nous attendaient Roy, Tourkarht et le Commandant. La jeune femme, Sernea, était relativement sympathique, mais elle était à bout de nerf, et très honnêtement je la comprenais parfaitement, après tout ce qu’elle avait dû vivre pendant les dernières heures. Elle me racontait, en marchant à travers les trilobites, comment ils avaient échappé au raid hégémonien.

   » Nous avons reçu le signalement des navires hégémoniens les premiers, me racontait-elle en passant à travers la porte bloquée du couloir principal, mais nous les avons vus bien trop tard. Et avant de pouvoir donner l’alerte, ils forçaient déjà la porte du SAS.

– Mais comment cela se fait que l’alarme n’ait pas été donnée après ?

– Très bonne question. Ils ont dû pirater je ne sais comment les systèmes de la station. Tout ce que je sais, c’est que l’on a essayé par tous les moyens possibles de prévenir tout le monde, mais sans succès. L’alarme a refusé de s’activer – comme les systèmes de défenses automatiques, d’ailleurs. Ça aurait au moins pu les retarder un peu, et on aurait pas eu autant de victimes. Et devant la débandade générale, on a décidé de se planquer après avoir envoyé un SOS. Un problème ?  »

Je devais avoir l’air vraiment dubitatif pour qu’elle me pose la question, et entre vous et moi, je l’étais. Bien sûr, à l’époque, son nom, illustre aujourd’hui, ne me disait absolument rien. Mais quand bien même, son histoire sonnait faux. Pourquoi n’avions nous pas capté le SOS de la station, sur l’Exilé ? Pourquoi rien n’avait fonctionné comme cela aurait dû ?

« Non pardon, j’ai juste pris un vilain coup au bras qui me fait souffrir le martyr, mentis-je. Combien de personnes travaillent ici ?

– Une vingtaines de technicien, plus une autre vingtaine de « personnel accrédité », que l’on voit très peu hors du Périmètre, comme on l’appelle. Douze veilleurs pour chaperonner le tout, comptez une cinquantaine de personne au total. »

Nous fûmes interrompus par un message sur la fréquence.

« Jenkins. J’arrive à ton niveau, Mayr. N’me plombe pas cul, s’il te plaît.

– Reçu, je vais faire tout ce que je peux pour retenir mes envie de meurtre, répondis-je en souriant. »

Et nous vîmes arriver devant nous la tignasse rouquine du Lieutenant, arme au poing, de nombreux impacts visibles sur son armure de combat, mais souriant et plutôt décontracté, une cigarette au bec.

 » Bien sûr que je suis tranquille, Mayr. Tu aurais vu ce qu’on leur a mis à ces crétins d’hégémons. Ils y viendront pas de si tôt. A mon avis, la mission est presque terminée.  »

Il remarqua alors Sernea, et son visage d’hybride arbora un large sourire. Détail qui peut avoir son importance : Jenkins ne savait pas se comporter normalement en présence de femme. Il n’était pas fondamentalement machiste, encore que. Selon lui, il « aimait simplement un peu trop les femmes ». Comprenez, il en faisait toujours des caisses, et était toujours aussi lourd et tenace qu’un escorteur hégémonien. Il était faussement prévenant, trop courtois (selon son référentiel, encore une fois), ou sur-protecteur, ce qui généralement en disait long sur ses intensions. Ce n’était peut-être pas un hasard s’il n’y avait pas beaucoup de femme à bord de l’Exilé. Elles devaient se jeter à l’Océan dès qu’elle le voyait.

« Tu ne me présentes pas à ta charmante compagne ? me demanda-t-il sans aucune considération pour les autres rescapés.

– Euh… si si, bien sûr. Sernea, voici le Lieutenant Jenkins. »

Échange banal de politesse. Il tendit le bras dans une fausse courbette pour la laisser passer devant (quand je vous disait qu’il en faisait trop), mais ne manqua pas de contempler élégamment et le plus « discrètement du monde » son arrière train alors qu’elle passait devant lui. Je pris le parti de ne pas relever.

Nous entrâmes finalement dans le hangar. Le commandant nous y attendait à côté d’un poste de contrôle ou on avait branché un ordinateur pour accéder sans doute au réseau de la station. Roy semblait en meilleure mine, mais toujours pas en état de se lever. Tourkarht était assis sur une caisse de matériel. Il me désigna un des coins du hangar, alors que nous conduisions nos prisonniers devant le commandant.

Je n’en croyais pas mes yeux. Sur toute une partie du mur, coté salle récifale, étaient apparu un épais tapis de mousse bleutée, parsemé de branches coralliennes. Les premiers crustacés courraient déjà dedans, et l’odeur dans le hangar reflétait désagréablement l’état de délabrement du mur. Tout cela, bien entendu, n’était absolument pas présent lors de mon dernier passage auprès du commandant.

« Mais… mais…  »
J’en restai bouche bée., et devant mon air sidéré, Tourkahrt se contenta de hausser les épaules.

« Ça progresse à vue d’œil. Ne me demande ni pourquoi, ni comment. Mais vu la taille et la consistance pierreuse de certains de ces machins de corail, ils n’ont pas pu s’infiltrer par je ne sais quelle micro-fissure invisible du mur. C’est pas naturel tout ça.  »

Le commandant se racle la gorge à ce moment la, nous invitant par la même occasion à la fermer.

« Donc, dit il d’une voix forte, comme pour appuyer sa demande de silence. Quatre survivants, et du culte du Trident, si j’en crois ce que j’ai entendu. Et bien dans ce cas, j’aimerais un rapport complet sur la situation. Et Mayr, vous me contrôlez tout ça dès que vous…  »

Il s’interrompit tout d’un coup et saisi précipitamment  son communicateur comme pour bien s’assurer de ce qu’il entendait. Jenkins fit immédiatement de même. Les deux hommes se regardèrent en fronçant les sourcils. Mon communicateur était resté totalement muet, mais je ne devais pas recevoir les même informations qu’eux.

« Mallone, Gradstein, c’est quoi ce bordel ? »

Mais il n’y eu aucune réponse. Instinctivement, Tourkhart se releva,  empoigna son arme, et alla se positionner devant la porte. Pour ma part, j’avais pris les devants, et en attente d’information, je m’étais replongé dans l’examen approfondit de la base. Je n’avais peut-être pas assez de force pour pénétrer dans l’esprit de quelqu’un, mais pour scanner les environs, peut être. Sernea me lança un regard interrogatif, mais je ne pus que lui répondre par un haussement de sourcil hébété.

 » MALLONE ! GRADSTEIN ! REPONDEZ ! »

– Les coup de feux se sont arrêtés, commandant, lui répondit Jenkins.  »

Si coups de feu il y eut, de là ou nous nous trouvions, nous ne pouvions entendre quoique ce soit. Je poursuivis mon examen mental.

« Bon, Mayr, fouillez tous nos invités et débarrassez les de leurs armes. Roy, envoyez un message à l’Exilé, et dites leur de pilonner le champs de mine et de se ramener. On a des civils a évacuer. Jenkins, Tourkarht, venez avec moi, on va allez voir.  »

Jenkins secoua la tête.

« Commandant, vous pouvez à peine marcher. Restez là, et tenez le fort. Si ça pousse jusqu’ici, ça va suffisamment chauffer pour que vous ayez à protéger Psycho-plancton et sa copine, je …

– Commandant… »

Je n’avais pas pu m’empêcher de l’interrompre. Tous les regards se tournèrent vers moi. Pour ne pas laisser la panique me gagner, je décidai d’aller droit au but.

 » Commandant, il n’y a pas de contact ennemi. Si vous avez entendu des coups de feu… cela vient d’un des membres de l’unité. »

J’allais m’arrêter, mais Zaiten me regarda droit dans les yeux, et me fit signe de poursuivre. Je déglutis, et me suis mis à poursuivre tant bien que mal mon terrible diagnostique.

 » La plupart des hommes sont à terre.

– Tous  ?

-Oui… Plus ou moins… Certains sont encore en vie. Certains seulement… Je ne peux pas vraiment vous donner de diagnostic plus précis… Mais.. »

Ma voix se figea. Je n’arrivais pas à donner l’information… à affronter la vérité. J’étais furieux. Furieux contre le commandant, furieux contre moi.

« Je ne sens plus Gradstein. Et Mallone … Mallone est en fuite. Il s’est retourné contre nous. »

>>>> A suivre.

 

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