Noyer le poisson [Episode 25]

Une silhouette venait d’apparaître devant nous, comme sortie de la pénombre de la pièce. L’homme me braquait avec un petit calibre léger et d’une main tremblante. Kranes l’avait mit immédiatement en joue, alors que je levai les mains au dessus de ma tête. La lumière de la lampe lui arriva en plein visage, et, ébloui, il se cacha le visage de sa main. Ce n’était pas un soldat …Mais surtout, ce n’était pas un homme non plus.

Devant moi, se tenait un femme, brune, la vingtaine environ, assez athlétique. Son visage plutôt carré, aux yeux vert pénétrants, n’était pas spécialement typé d’un origine géographique particulière. Elle aurait pu venir de n’importe où dans l’Atlantique. Elle s’était sans doute cachée sous un des bureaux, et honnêtement, elle semblait morte de peur, mais déterminée. Elle poursuivit d’une voix nerveuse, mais qui se voulait autoritaire.

« Baissez votre arme immédiatement, ou je l’abats. » lança elle a l’intention de Kranes.

Vu sa tête, il n’allait pas obtempérer, pas besoin de pouvoirs mentaux pour le savoir. Il me fallait clamer le jeu. Je lui répondis d’une voix calme et compréhensive. Enfin, autant que je le pouvais avec un flingue braqué sur moi…

 » Je vous en prie ne tirez pas. Je ne suis pas armé. Nous ne sommes pas là pour vous faire du mal. Baissez votre arme nous allons discuter.  »

Elle nous dévisagea un instant, comme envisageant ma proposition, puis son visage sembla s’éclaircir de soulagement.

« Mais… vous êtes du G.S.I ! Je reconnais vos uniformes ! Que l’océan soit loué, vous avez reçu notre message de détresse ! Et vous autres ! Sortez ! Les secours sont la ! »

Elle ne baissa pas son arme pour autant, néanmoins, peut-être par réflexe. Trois personnes sortirent de divers endroits de la pièce, suivant son injonction. Kranes la mit en joue de plus belle. L’un des survivants portait … non…

« Ne bougez pas. Nous ne sommes pas en mission de sauvetage mais en mission de combat »

… un uniforme du Culte du trident ?

– Hein ? Mais ça n’a aucun sens ! Nous sommes de la même organisation ! renchérit la femme d’une voix assurée.

– Vous êtes du Soleil Noir.

– Mais pas du tout ! Regardez ma carte ! Essayez vos identifiants du Culte sur nos ordinateurs, vous allez voir qu’il marchent !

– VOUS TRAVAILLEZ POUR LE SOLEIL NOIR ! »

Kranes avait haussé la voix, presque sans le vouloir, comme pour se convaincre lui même. L’un dans l’autre, ce n’était pourtant pas forcement illogique. Seule la hiérarchie importait. Ces hommes pouvaient très bien travailler pour l’ennemi sans en avoir conscience. Le Soleil Noir gangrénait-il le Culte à ce point ? Il fallait dans tout les cas désamorcer cette situation au plus vite, ces hommes était inoffensifs, et assez de sang avait déjà coulé. Je pris encore une fois ma voix surjouée de gentil médiateur, mais cette fois en direction de mon compagnon.

« Kranes, baissez votre arme. Ces hommes ne savent probablement rien des allégeances de leur supérieurs. Dans le doute, considérons les comme innocents. Ça va être mon boulot de vérifier. En attendant… »

Je me tournai vers mon communicateur.

 » Commandant, qu’est ce qu’on fait ? »

Kranes hésita un moment puis se détendit, mais toujours sans baisser son arme. La femme inconnue et le soldat se dévisageaient, hagards, arme au poing. J’avais vraiment besoin de l’appui du commandant…

« Commandant ? »

Mais ce dernier ne répondait toujours pas. A la place, ce fut la voix détachée de Mallone qui retentit dans mon oreillette. De là ou je me trouvais, je ne pouvais pas entendre si les coups de feu au niveau 1 avaient cessé ou pas…

« Mallone. Ennemi maitrisé. Nombreux blessés ici. Envoyez-nous Gradstein.

Apparemment oui. Jenkins et ses hommes avaient dû rejoindre le front.

« On continue la reconnaissance de notre coté maintenant ? répondit Jenkins. Les hégémonts sont en avance sur l’objectif.

-Jenkins, revenez sur Mayr, et laissez vos hommes avec Mallone, dès fois que l’ennemi contre-attaque. Mallone, contentez-vous de tenir la position et de contenir l’ennemi, pour les pousser en avant sur les niveaux supérieurs de l’installation. Il feront la reconnaissance pour nous… Ce n’est pas un mal s’il sont en avance, nous n’avons rien à récupérer ici. Je vous envoie Gradstein.

Je tapais sur mon communicateur. Il ne devait pas fonctionner de toute évidence, vu que le commandant entendait parfaitement les deux lieutenants.

« Commandant, répondit la voix du médecin, il faudra peut-être se rendre au bloc médical, au +2. Je risque d’être à court de matos si les blessés sont nombreux. Combien d’homme touchés Lieutenant ?

– 5, dont 3 sérieusement. »

Le commandant marqua une courte pause avant de reprendre, sans doute pour donner ses instructions à Gradstein. Cinq hommes sur les neuf, c’était beaucoup, mais extraordinairement peu compte tenu de nos agresseurs. L’affrontement avait du être sanglant, mais visiblement, il était terminé. L’efficacité des hommes du G.S.I. était encore une fois à la hauteur de leur réputation. Je retentai ma chance.

« Commandant ? Houhou ? Vous me recevez ?  »

Pas de réponse. Kranes me dévisagea d’un air dubitatif. Il était en armure de combat lourde, ce qui le gênait manifestement pour avoir l’air détendu et sympathique. La femme me lança un regard narquois avant de prendre la parole, sur un ton étrangement ironique.

« Il lave les vitres du SAS, votre commandant ? Non parce qu’on aimerait bien savoir si on est sauvé ou définitivement fichus. Vu le carnage qu’ont fait les hégémons, et sans sommations qui plus est… ce serait un comble de mourir de la main de nos collègues. »

J’étais plutôt d’accord avec elle, à bien y réfléchir. Elle avait un certains sens du second degré que je trouvais agréable, là au milieu des créatures du Dévonien. Comme quoi, le contexte, c’est toujours très important dans notre vision des choses. Ses compagnons s’étaient regroupés derrière elle. Je ne m’y connaissais pas beaucoup en méchants, mes ces quatre là ressemblaient à tout sauf à des membres d’une organisation tentaculaire, perverse et subversive. Je maudissais la faiblesse de mon état mental, mais j’allais devoir tirer sur la corde une fois de plus. De toute façon, on ne pouvait pas ne rien faire sans l’aval du commandant. Ce dernier reprit.

– Mayr et Kranes, au rapport.

Je fis signe à Kranes de répondre, mon communicateur semblait définitivement hors service. Il n’avait pas dû supporter les tripes de techno-hybride.

« Ici Kranes. Vous me recevez commandant ?

– Parfaitement. Vous en êtes ou ?

– Le com de Mayr semble défectueux, il essaye de vous contacter depuis quelques minutes déjà. Vos instructions ? Vous avez suivi notre situation ?

– Oui. Escortez les prisonniers jusqu’ici, Jenkins va vous rejoindre. On va les interroger, le temps que Mayr soit d’attaque a scanner au moins la tête du leader, afin de savoir si on peux oui ou non leur faire confiance.

– Bien commandant. »

Prenant les devant sur Kranes, toujours un peu nerveux, je me mis à expliquer la procédure aux survivants de l’assaut hégémonien, maintenant nos prisonniers, si l’on en croyait le commandant, sans tenir compte de l’arme devant moi. Je me fis violence pour afficher le ton le plus détendu et confiant possible, la tripe de techno hybride m’aidant pas dans ce genre de circonstances.
Je leur ai servi le genre de discours du style « mais non, tout va bien, on va vous tirer de là, le commandant va juste vous poser quelques questions ». Surtout qu’il n’a absolument pas plastiqué le SAS pour noyer toute la base en cas de problème, et vous avec. J’espérais, en mon for intérieur, que Zaiten n’allait pas prendre cette décision, maintenant qu’il y avait des civils innocents sur le lieu. La femme ne contesta pas les directives. Mon côté manifestement non militaire devait inspirer une confiance relative.

Nous retournâmes donc tous ensemble à la salle marécageuse Dévonienne, que je commençais à bien connaître. Les survivants semblaient curieusement aussi surpris que nous de cet étrange environnement, et il nous fallut insister pour les faire avancer à travers les stromatolites. Je ne pus m’empêcher de poser la question fatidique : »

Attendez … vous voulez dire que vous ne savez pas d’où proviennent ces animaux ?

– Comment voulez vous que je le sache, me répondit la femme en fronçant les sourcils. On ne décore pas notre station avec des créatures bizarres ! Je ne sais même pas ce que cela fait ici.

– Mais … mais alors depuis quand ? depuis où ?

– Tout ce que je sais, c’est que les hégémont ont attaqués. Ils ont lâché leurs bêtes sur les installations, et décimé nos techniciens sur les docks. Nous n’avions que très peu de soldats ici. Ils se sont fait littéralement ouvrir en deux.

– Ah bon, vous n’avez que peu de soldats ?

– Deux unités de veilleurs de 6 hommes. »

Des veilleurs ? Je me tournais vers Kranes, qui comprit immédiatement ce que sous entendait mon regards. La présence de veilleurs était la preuve qu’une partie de notre hiérarchie connaissait parfaitement ces installations… ce qui corroborait l’histoire de la jeunes femme. Je continuais a essayer de détendre l’atmosphère.

« Je réalise que je ne me suis même pas présenté, dans l’empressement. Je me nomme Etan Mayr. Je suis Cconsultant pour le G.S.I.

Sernea. Je suis la responsable des communications de la base.

>>> La suite.

Laisser un commentaire