Noyer le poisson [episode 23]

Les hommes de Jenkins se déployaient devant moi dans le couloir, alors que nous progressions à travers le tapis de cyanobactérie. Il y avait de l’eau dans le fond du couloir -quelques centimètres, mais cela ne présageait rien de bon pour la station. La porte de sécurité au fond de la coursive était entrouverte, obstruée par la mousse. Un point indéniable en tout cas : l’odeur nauséabonde venait bien de la porte devant nous.
En silence, Jenkins se rapprocha de la porte. Celle-ci refusait de s’ouvrir entièrement. Il allait nous falloir pénétrer dans la salle suivante un par un, de côté. Le Lieutenant déploya un étrange petit appareil allongé et se mit à regarder à travers, ce qui visiblement lui permit d’observer la pièce sans y pénétrer.

« Mais qu’est ce que c’est encore que ces trucs, murmura-t-il. Pas de présence humaine, mais putain, c’est une autre planète la dedans. »

Et il fit signe à un de ses soldats de passer la porte. Celui si obtempéra, mais pas sans un certaine réticence. Comme je le comprenais: lorsque mon tour vint, je me trouvais déchiré entre l’appréhension et la curiosité. Cette dernière triompha finalement, et je franchis finalement la lourde porte, comme on descendrait d’un vaisseau spatial sur la Lune. Et ce fut de circonstance.

« En fait, ce serait un chouette endroit pour des vacances. Vous adoreriez, mon commandant.

– Vous avez trouvé le nid des dunkosteus ? me demanda se dernier

– En quelque sorte. Et on dit dunkleosteus, commandant.

– Peu importe. »

La pièce était manifestement une espèce de grande cambuse. On devait y entreposer les stocks, près du hangar, et probablement certains équipements de survie. Il y avait des étagères, des caisses, des bureaux, des appareils électroniques servant à la maintenance de la station, le tout entassé et répandu sur le sol, et en piteux état. De l’eau coulait du plafond en une rigole continue, et la pièce, plus basse que la coursive derrière nous, baignait dans une bonne vingtaine de centimètres d’eau. De multiples fissures ornaient les murs environnants.

Mais bien plus que la pièce, c’était la faune qui était tout simplement ahurissante. On se serait cru en plein milieu d’un récif du dévonien, quelques 300 millions d’années avant notre ère. Les Cyanobactéries se développaient abondamment, aux côtés des étranges coroles tubulaires des coraux primitifs et des formes pierreuses et rêches des stromatopores, bizarres petits invertébrés coloniaux ressemblant a des éponges osseuses. D’étranges poissons et invertébrés nageaient dans ce bassin irréel aux cotés des trilobites, et en face de nous, sur une table encore intactes, sommeillait un énorme triton musculeux bleuté. Un ichtyostéga, un des premiers vertébrés à s’être tiré des océans.

« Mayr … putain …c’est quoi tout ces trucs. D’où ça vient ? »

La voix de Jenkins trahissait un certain sentiment de malaise, au milieu de tout ces animaux étranges qui bougeaient autour de lui. Un des soldats se mit à bondir de côté devant nous, alors qu’un gros trilobite gris bleu s’approchait de lui. C’était compréhensible. Comment réagiriez-vous devant des formes de vies totalement inconnues, mais surtout ne ressemblant à rien de connu ?

« Très honnêtement lieutenant je ne reconnais pas la moitié des animaux que je vois. Tout au plus je peux identifier les genres et encore dans les grandes lignes. Les trilobites ne devraient pas être plus dangereux que les crabes, mais ne touchez pas aux espèce de tubes coralliens, dès fois que ce soit venimeux ou urticant.

– Le générateur de la station est par là-bas, me dit-il en désignant une porte grillagée au fond de la pièce.  Pour le reste… je ne pense pas que qui que ce soit ait pénétré dans cette salle. Surtout pas les hégémonts, ils y auraient foutu le feu. Et soyons clair moi aussi, mais je pense que ça doit pas brûler des masses avec toute cette flotte. Donc on peut faire demi-tour à moins que tu aies des analyses ou des trucs à faire, dans ce cas tu as 2 minutes mais pas plus.

Des analyses ? Cet endroit était une mine d’or pour paléontologue, enfin pour biologiste, vu que les animaux étaient vivants. Honnêtement, je ne savais pas quoi faire, tellement il y avait à étudier. Je pris quelques films, pendant que Jenkins faisait son rapport au commandant, pour garder une trace. Un de nos compagnons, plus en avant dans la salle, nous signifia alors que l’étrange marais continuait dans la coursive au fond de la pièce, et dans les salles adjacentes. Bien.

« Zaiten. Gradstein a trouvé un plan des locaux, sur le réseau local, nous signifia Zaiten. Votre salle du générateur ne contient que les systèmes d’oxygénation de la station. Le générateur devait être un peu plus loin, sur la gauche. Il y a aussi un escalier qui conduit au niveau 2, un plus loin. Je vous envoie les données. »

Jenkins alluma son petit ordinateur de poignet, et matérialisa un plan holographique de la station. Quatre niveaux. Les installations étaient plus grandes que le laissait présager l’extérieur. Un laboratoire clandestin. Les salles d’expérimentations étaient au niveau 3, et donnaient sur l’extérieur par un petit SAS. Mais qu’est ce qu’ils faisaient ici ? Un trafic de fossile vivant ?

« Contact ennemi, couloir du deuxième étage, engageons combat fit soudain la voix toujours impassible de Mallone dans mon oreillette. »

Et on entendit le son de coups de feu, lointain, étouffé par les murs épais de la station.

 » Maintenez la position aussi longtemps que possible, répondit aussitôt Zaiten. Jenkins, l’escalier, prenez-les à revers. Exécution.

Malgré le pragmatisme du commandant, sa voix suintait la frustration. Celle d’être blessé, de rester en arrière, de ne pas pouvoir affronter directement l’ennemi. Même si beaucoup d’officiers auraient préféré superviser les opérations, ce n’était pas le style du commandant, manifestement. Sur son ordre, mon petit groupe se mit immédiatement en course à travers le marais dévonien, pour atteindre la large coursive qui devait mener à l’escalier. Tout en courant, je me permis naïvement une petite question, haletant.

« On pourrait pas parlementer s’il s’agit de l’Hégémonie ? »

Mais je ne reçu en réponse qu’une série de ricanements des hommes de l’unité.

« Laisse tomber, me répondit Gradstein dans le communicateur. Les hégémons nous abattrons à peine les négociations commencées. Ils ne sont pas connus pour leur finesse et leur ouverture d’esprit. Surtout pas lorsqu’il s’agit de faire la part des choses entre Culte et Soleil Noir.

« Ouais, mais je pensais que … AOUCH ! »

Je fus stoppé net par le soldat devant moi, le heurtant de plein fouet, et je me retrouvai par terre, les fesses dans les cyanobactéries. Mes compagnons avaient pilé d’un coup devant moi. Je me relevai aussi vite que possible, et posai la main sur l’épaule du soldat devant moi pour essayer de comprendre ce qu’il se passait. Le temps sembla s’arrêter, figeant mon visage dans une expression d’effroi.

Je pense que de toute ma vie, je n’ai jamais eu aussi peur. Et pourtant, j’en ai fait des choses, mais cette fois la, ce fut une de mes plus grosses terreurs de mon existence. Ce qui se tenait devant moi n’était pas un animal. C’était une parodie de créature humaine, la marque décadente de l’horreur de la science, que nulle évolution n’aurait pu engendrer. Une aberration de la vie, une plaie béante à toute morale, une insulte à l’Océan. Un sacrifice atroce, dernière tentative d’une humanité désespérée pour s’adapter à un milieu qui ne voulait pas d’elle.

Ils étaient trois, mais ma vision fut arrêtée par le premier devant moi, occultant les deux autres. Il était grand, trop grand, immense, massif, aux proportions contre nature. Ses épaules étaient incroyablement larges, musculeuses, artificiellement bâties pour la nage, pour la traque aquatique. Ses bras énormes aux mains palmées étaient parcourus d’étranges appareils. Et son visage… il ne restait plus rien de son visage. Sa peau grise et sa bouche surdimensionnée, aux dents comparable à celles d’un squale.  Et ses yeux… ses yeux brumeux, poisseux, vitreux … ce regard dément, sanguinaire.

« Alors, Mayr, tu veux toujours parlementer ? murmura Jenkins   »

Puis il tourna légèrement la tête pour parler dans son communicateur, à mots détachés, distincts, militaires, sonnant comme autant de coup de poings dans mon estomac déja noué par la peur. Sans réfléchir, comme possédé par un violent dégout atavique,  je fermai les yeux et tout mon corps se crispa pour envoyer la plus grosse décharge psychique possible.

« Ici Jenkins. Contact ennemi. Techno-hybrides. Engageons combat. »

>>> à suivre…

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