Noyer le poisson [episode 22]

La décompression se termina finalement, et le commando se prépara à ouvrir le SAS et à pénétrer dans l’énigmatique repère du Soleil Noir. La pièce s’ouvrait par le haut, et fort heureusement pour les blessés, il y avait un petit monte-charge, probablement pour scooteur sous-marins Lorsque les deux battants métalliques s’ouvrirent, un air moite et nauséabond s’engouffra dans la pièce.
 » Et ben, ça me rappelle la cabine de Jenkins, cette odeur. Les nuances de champignons de pieds palmés en moins, commenta Tourkarht. »

Jenkins lui répondit par un signe de main explicite.

 » C’est normal, j’y baise ta soeur tous les soirs. Elle transpire la bile de moeurs, la salope, surenchérit Jenkins.

Quoi qu’il puisse en être de la cabine du Lieutenant ou de la soeur de Tourkarht, le moins qu’on puisse dire, c’est que ça sentait effectivement très mauvais dans ces bâtiments. L’air des stations n’est jamais vraiment frais et parfumé, mais là c’était autre chose : il flottait une odeur musquée, indéfinissable.

« Suffit vous deux, coupa Zaiten d’une voix exaspérée. Sécurisez le périmètre. »

Les hommes commencèrent aussitôt leur reconnaissance dans ce qui semblait être un petit hangar, pendant que nous prenions position avec Zaiten. De nombreuses caisses métalliques bordaient les murs, et il y avait tout un tas de matériel de maintenance que je ne saurais identifier. Le bassin semblait prévu pour qu’un navire de transport léger puisse y prendre place aisément et décharger directement dans les locaux. Les murs aux alentours portaient de nombreuses marques d’affrontement, et de nombreux cadavres avait été laissés là, devant nous. Gradstein alla immédiatement inspecter les corps. Mon regard se posa sur une grosse lame métallique, plantée dans le sol. Les disques à fragmentations n’avaient pas fait de cadeaux. Saleté d’hégémoniens.

« RAS, commandant, lança un des soldats d’un des coins de la salle.

-Idem ici.

-Ces hommes ont été frappés par les disques à fragmentation. Probablement par surprise, ajouta Gradstein. Ce ne sont pas des soldats, simplement du personnel.

Il avait l’air sincèrement attristé. Il n’était pas le genre de soldat qui affectionnait les carnages de civil. Je lui répondis par un regard de circonstance, mais son visage se figea de nouveau et il reprit son air professionnel et détaché. Médecin de bord, n’oubliez pas.

« Les autres se sont repliés immédiatement commandant.

– Un autre corps ici, répondit Mallone, plus en avant au niveau de l’unique porte.

– La porte donne sur une bifurcation, répliqua un des soldats. Un couloir Sud Est et un couloir Sud Ouest. »

« Bien. Tourkarht, Mayr et Gradstein, avec Adama et moi. On établit la position ici, au niveau du terminal de commande du SAS. Mayr reposez-vous, on va avoir besoin de vos dons au plus vite. Tourk, piégez le SAS. On inonde cet endroit au moindre problème. Exécution. »

Je ne pus m’empêcher de poser la question fatidique.

« Pardon commandant, j’ai peur de comprendre…

– C’est très simple. Nous sommes des geno-hybrides, et eux non. Donc en cas de pépin, on rend toutes ces installations à l’Océan. On arrivera à vous sauver, ne vous en faites pas.

– Et vous allez noyer tout ces gens ?

– Je ne vais pas hésiter, surtout si ça tourne au vinaigre. Et puis, cet endroit n’est pas un grand centre d’affluence non plus. Il ne devrait pas y avoir grand monde. On a ordre de faire le ménage de toute façon. Allez tout le monde. On active les com’ et on établit un périmètre. Deux groupes. Couloir de droite, Jenkins -couloir de gauche, Mallone »

Je ne pus m’empêcher de songer à la confiance que le commandant accordait déjà de nouveau à Mallone, pour continuer de lui confier ses hommes. Je n’aurais pas pris un tel risque, mais je n’allais pas commencer à contester Zaiten. Je préférais rester en vie.

Quelques minutes passèrent, pendant lesquelles je contemplais le major poser des charges explosives sur le SAS, à coté d’Adama et de Zaiten. Ils étaient mal en point. Le premier ne pouvait pas se déplacer seul, et avait l’air de souffrir le martyre. Le second avait l’air en bien meilleure forme, mais ce n’était pas forcément une référence. Il se maintenait debout en utilisant le lance-torpille de Tourkhart. Il n’y avait que Gradstein et moi de valides en cas d’attaque.

Une voix grésillante se fit entendre au communicateur, entrecoupée de bruits parasites.

« Jenkins. Contact de nature inconnue et puante. Putain commandant je ne sais ce que c’est cette merde, mais j’ai jamais vu un truc pareil. Ça doit être un autre préhisto-truc de Mayr, et ça chlingue. »

Pendant qu’il parlait, on entendait quelques exclamations de surprise de ses hommes, autour de lui. Visiblement ça avait l’air étrange, effectivement. Je m’empressai de répondre.

« Ici Mayr. Décrivez moi cet organisme en détail, s’il vous plaît Lieutenant.

– Vu d’ici, on dirait une sorte de flaque de vomi bleue avec de grosses couilles pouilles.

– Ah.. désolé Lieutenant mais je ne connais rien qui corresponde à … votre description.

– Ne vous en approchez pas, ordonna aussitôt Zaiten.

– Ben autant faire demi-tour tout de suite commandant, parce que ça dégueule sur toute la coursive. Et même dans la salle en face, à 8m devant nous.

– Dans ce cas, je vous envoie Mayr pour identification, ajouta-t’il en se tournant vers moi.

– Bien reçu. Allez Psycoplankton, tu as entendu le commandant ? Ramène tes fesses. Terminé. »

Obéissant au Lieutenant sans discuter, je me relevai et me dirigeai hors du hangar, me disant à moi-même que mes compétences en biologie évolutive n’étaient vraiment pas superflues pour cette mission. Neptune savait vraiment ce qu’elle faisait. Comme l’avait dit Zaiten, ils avaient de meilleurs océanographes que moi… mais peut-être pas dans mon domaine. Évolution, paléoceanographie … qui pourrait croire que ça servirait un jour au G.S.I ?

Les couloirs de la station étaient très mal entretenus, et les mœurs se développaient un peu partout : Il fallait donc faire attention à ne pas toucher les murs pour ne pas recevoir de jus. Ça grouillait de gobies également, d’une variété trapue, probablement tropicale… et donc inconnue pour un homme des mers du nord comme moi. Des indications avaient été écrites sur les murs, mais le temps avait fait son ouvrage, et elles n’étaient plus lisibles. Cette station était une fichue ruine.

J’arrivai sans peine au niveau de Jenkins, lui et ses hommes n’étaient pas bien loin de l’entrée du hangar principal. Je compris immédiatement mieux sa description. Quoique cela puisse faire, cela n’avait effectivement pas l’air de venir de cette planète… ou du moins, pas de notre temps.

Le couloir était littéralement obstrué par un immense tapis mousseux visqueux de couleur vert-bleutée, au sol, sur les murs, au plafond.  De gros blocs sphériques globuleux, à l’apparence rocheuse, jonchaient le sol, recouverts par cette étrange mousse. Le tapis se répandait à travers la porte du fond du couloir, entrouverte. Ça grouillait, là dedans. De nombreux petits crustacés et poissons semblaient vivre dedans. Il s’en dégageait une désagréable odeur douçâtre de moisissure.

Sur le coup, cela me fit sourire. Au moins, une partie de l’énigme s’éclaircissait.

« Ici Mayr, commandant. Bon, je sais ce que c’est, et ce n’est absolument pas dangereux. Ce sont des cyano-bactéries, autrement appelées algues bleues, des organismes unicellulaires photosynthétiques. Ce n’est pas franchement préhistorique, on en trouve encore, surtout en République de Corail. Mais ça existe surtout depuis la nuit des temps, et je dirais même le fin fond de la nuit des temps. Ce n’est pas franchement improbable non plus, à part que ça n’a rien à faire au milieu d’un couloir de station.

– Et les espèces de boules, là qu’est que c’est ? me demanda un des hommes de Jenkins.

– Ce sont des stromatolites, ça va avec. Des concrétions calcaires bio-construites par ce type de tapis bactérien. »

Jenkins me gratifia d’un regard dubitatif, levant un de ces sourcils roux.  Je détestais quand il faisait ça. Il adorait tourner en dérision ma fascination scientifique pour les créatures vivantes et le jargon qui allait avec sans que je puisse l’empêcher.

« – Ne jouez pas l’imbécile, mon lieutenant,  je sais très bien que vous avez compris.

– Je vais te les faire bouffer tes bactéries moi, tu vas voir si je joue l’imbécile ! »

On entendit à ce moment là un soupir exaspéré du commandant, qui mit aussitôt fin à la querelle. Jenkins se tourna alors vers moi, et me sourit allègrement, comme s’il savourait la réaction du commandant.

« Bon, plus sérieusement. Ça a l’air de dégouliner hors de la salle en face, poursuivit-il. Commandant, autorisation d’avancer ?

– Accordée, mais au moindre mot de Mayr, repli. Et soyez prudents.

-Ok. Allez tout le monde, on avance dans les bactéries. Beurk, ça colle aux pompes, c’est dingue. »

Oui, des Cyanobactéries… aussi inoffensives qu’un herbier sous marin. Clairement pas un truc de profondeur par contre. Des organismes qui font la photosynthèse ont grand besoin de soleil. Peut être une variété mutante collectée par je-ne-sais-qui à la surface ? Pas très réconfortant, tout de même. Surtout l’odeur.

En revanche, là où ça me rassurait, c’est que ces bactéries sont bien connues par les scientifiques pour une chose : fabriquer de l’oxygène en présence de lumière. Ce sont d’ailleurs elles qui ont été en grande partie responsables de l’oxygénation de notre atmosphère, à l’époque où la vie en était à ses balbutiements, donc bien avant le cataclysme. Dans tout les cas, il en faudrait vraiment beaucoup pour affecter la composition de l’eau, dehors, mais même improbable, c’était un début d’explication. C’était peut être la bactério-crème du Soleil Noir, l’équivalent de ma plancto-pommade pour le Trident ?

« Pourquoi tu souris comme ça, Mayr, me demanda Jenkins ?

– Et bien mon cher Lieutenant, il y a une chance que ces cyanobactéries soient ce qui empêche les poissons du Soleil Noir de se noyer… reste à comprendre comment et pourquoi. »

Et je me mis à rire tout seul, devant le regard perplexe de Jenkins. Sans doute les nerfs qui lâchaient.

>>> à suivre…

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