Noyer le poisson [Episode 21]

L’annonce fit l’effet d’une bombe, le genre qui tue tout le monde, ne laissant que silence et désolation, et rapidement avec ça. Personne n’osa réagir. On entendait seulement le bruit des gouttes perlant du plafond du SAS. J’essuyai d’un revers de main mon nez ensanglanté, et armai mon arme, visant la tête de la taupe… qui me regardait droit dans les yeux. On ne pouvait y lire aucun remord, aucune culpabilité, aucune émotion. Ce fut Zaiten qui prit la parole le premier.
 » Attendez, Mayr. C’est impossible. Pas Mallone. Il vient de me sauver la vie pas plus tard qu’il y a une demi heure ! Je le connais depuis plus de 10 ans, c’est … »

Je ne lui laissai pas le temps de terminer.

« Ce sont souvent les hommes les plus irréprochables qui font les meilleurs espions. Il vend nos informations les plus secrètes à nos ennemis et il reçoit ses ordres de quelqu’un d’autre, c’est certain, rétorquai-je d’une voix ferme.  »

Jenkins était bouche-bée, et Roy non plus, malgré son état, ne semblait pas en revenir. Se hissant à la force de ses bras, Zaiten se releva, et avança vers Mallone, qui lui n’avait pas bougé d’un poil, et qui me fixait de ses yeux glacials, les non-sourcil froncés et les bras croisés, le regard désapprobateur. Il avait l’air tellement détaché de la situation… Avait-il conscience de ce qui était en train de se jouer ? Qu’il allait probablement mourir dans les minutes qui venaient, de la main de Zaiten ?

Ce dernier s’avança en clopinant, jusqu’à se tenir devant Mallone, le toisant de toute sa carrure. Comme répondant à un signal invisible, plusieurs soldats mirent Mallone en joue.

« Est ce que c’est vrai », lui demanda t-il d’une voix déçue.

J’aurais de loin préféré qu’il se mette à crier, mais non. Une telle déception dans sa voix. Pas de colère, juste du dépit. Mallone, impassible,  répondit comme d’accoutumé, par un monosyllabe.

« Non. »

C’était catégorique. Et en regardant le commandant droit dans les yeux. Zaiten le scrutait, comme pour essayer de lire dans ses pensées. Je ne pouvais laisser passer le mensonge de Mallone.

« Il ment commandant, m’empressai-je de répondre. Il vend…

– Ta gueule, Mayr.

Il y eu un instant de silence. Il n’avait même pas levé la voix. La frousse qu’il m’inspirait me revint comme un coup de poing dans le ventre. Finalement Zaiten était bien moins impressionnant sous l’eau, lorsqu’il découpait les prédateurs marins au chalumeau. Là, au milieu de ses hommes, c’est là qu’il paraissait le plus redoutable. Il reprit son interrogatoire d’une voix éteinte et incroyablement autoritaire.

« Explique-toi. Je suis prêt à te croire. »

Mais c’est moi, pour le coup, qui n’y croyais pas. Je lui livrais la taupe et lui … il ne me croyait pas ? Oh merde… ils n’allaient tout de même pas… se serrer les coude, se couvrir les uns les autres et faire comme si rien ne s’était passé ? J’avais déjà entendu ce genre de rumeurs… ce qui se passe dans l’unité ne sort pas de l’unité ?

« Commandant, répondis-je d’une voix rapide, Mallone a des problèmes de claustrophobie extrême. Il vend des informations pour l’argent, pour pouvoir se payer sa cabine privée a Ariane mais surtout … »

Le commandant ne me coupa pas la parole. Il se contenta d’un regard dans ma direction et je compris immédiatement qu’il ne fallait pas que j’ajoute un mot de plus. Mais à ce moment-là,  il se passa une chose à laquelle je n’aurais jamais pensé assister. Le regard de Mallone se posa sur moi … et il se mit à me sourire, d’un air amusé. Mais genre sincèrement. Il se moquait allègrement de ce que je disais. Un sourire compatissant, limite amical. C’était impossible ! J’avais pas pu taper si loin de la vérité !

« Réponds-moi, repris le commandant. As-tu ou n’as-tu pas vendu des informations à l’ennemi ?

– Je l’ai fait. »

Bon. Quelque part j’étais rassuré. J’aurais pas aimé m’être planté. Zaiten ne me l’aurait pas laissé passer.

– Pourquoi as-tu fait ça ?, continua le commandant.

– Comme toujours. Parce qu’on m’en a donné l’ordre.

J’entendis tout autour de moi les exclamations de surprise des soldats. Jenkins le fixa d’un air halluciné, comme s’il ne pouvait pas croire ce qu’il entendait. Pour ma part, j’avais déjà entendu parler des rumeurs sur le Culte du Trident, et je n’étais pas plus surpris que ça que la hiérarchie du G.S.I soit corrompue. Ce qui me surprenait un peu plus, c’est de ne pas avoir été capable de le lire dans sa tête.

 » C’est Lenca qui me donne les informations que je relaye. Je fais ça depuis 5 ans. , poursuivit Mallone ».

Rho putain. L’énigmatique Monsieur Lenca. Le chef de la division Neptune, la section d’espionnage du Culte du trident. Putain… Mallone n’était pas une taupe. C’était un contre-espion. Là par contre, j’étais vraiment surpris.

« Et notre amiral est au courant ?

– Bien entendu. C’est lui qui m’a ordonné de le faire.

– Et à qui vends-tu ces informations ?

– Aux hégémoniens. Ce sont eux les responsables de ce carnage. Et c’était eux dehors aussi.

Putain ! Les hommes des patriarches ! Bien évidement. L’hégémonie possède la meilleure armée de l’Océan. Et avec leur tempérament expéditif et versatile… Oui, c’était tout à fait possible que l’Hégémonie décide de faire le ménage devant sa porte.  A savoir si ils en avaient la force… On parlait tout de même du Soleil noir. Mais avec les « hégémonts », comme on les appelait à Équinoxe, sur le dos, la situation allait devenir explosive. Ils avaient la réputation, justifiée, de toujours tirer les premiers. Le dialogue entre les deux hommes reprit.

« Pourquoi n’as tu rien dit ?

– J’obéissais à mes ordres.

– et pourquoi les as-tu tous tués alors ?

– J’obéissais à vos ordres.

Ce mec était une machine. Il me terrorisait au plus haut point.

« Et donc, conclut le commandant, tu as reçu l’autorisation de tout me révéler. »

Mais Mallone secoua doucement la tête.

« Non commandant. J’ai reçu l’autorisation de tout révéler à Mayr.  »

HEIN ? Mais pourquoi ? Non, je veux dire, je comprenais l’autorisation. Ces supérieurs se doutaient que j’allais finir par tout savoir et donc quelque part ils couvraient leur poulain. Mais … pourquoi seulement à moi ?  Le commandant se tourna alors vers Adama, qui comprenant l’ordre tacite de son supérieur, prit la parole d’une voix haletante.

 » Je ne vois qu’une seule explication, notre direction a attiré les hégémoniens ici dans l’optique qu’ils y crèvent… et nous servent de bouclier.  »

Gradstein, à coté de lui, hocha la tête pour signifier son approbation, tout en fixant Mallone.

 » Mais ils ne vont pas se poser de questions et nous abattre sans sommation, poursuivit le docteur, complétant les propos de Roy. On est mandaté par l’O.E.S.M. Eux, ils n’ont rien à faire ici. Ils ne voudront pas risquer l’incident diplomatique. Ils ne vont pas laisser de témoins.

– Mallone, répliqua Zaiten, qu’est ce que contenait les informations que tu leur as donné pour les faire venir ici ? »

Mallone haussa les épaules, avant de répondre d’un air dubitatif.

 » Je ne suis pas assez stupide pour lire les informations que l’on me donne. »

Ouais, ça se tenait. C’était un coup à faire un connerie. En plus, rien ne lui disait que ces informations était justes. Quoiqu’il en soit, quelque chose me turlupinait. Comment avais-je pu louper un truc aussi gros dans sa tête. J’aurais dû le voir, tout de même ! Je ne baissai pas mon arme pour autant, et prit la parole d’une voix se voulant menaçante.

 » Non Mallone, je ne vous crois pas ! C’est impossible ! J’ai lu dans votre tête ! L’argent utilisé pour votre cabine ! Votre magot ! Et je n’ai rien vu de votre hiérarchie ou de Neptune ! Non ! Commandant, il ment pour se couvrir.  »

Mallone se tourna alors vers moi, un rictus en guise de sourire, et m’adressa un curieux regard, que je ne sus interpréter. Un mélange d’ironie et de quelque chose d’indéfinissable.

« Ils m’ont posé un brouilleur mental. Un modèle de chez Cortex. Pour le reste… J’utilise effectivement l’argent que je touche pour mon confort personnel, et j’ai négocié moi-même mes tarifs auprès de l’Hégémonie. Personne ne m’a interdit de le faire. »

Son regard se durcit à nouveau tout à coup et son sourire disparut aussitôt, ne laissant aucune trace laissant présager son retour.

 » Maintenant Mayr, descends-moi, ou range ton arme. On est déjà restés trop longtemps dans ce SAS. »

Mon doigt trembla sur la gâchette. Que devais-je croire ? Un brouilleur mental de chez cortex ? C’était un peu facile, non ? Je ne savais absolument pas si les brouilleurs mentaux existaient. Mais au fond de moi, je sentais que quelque chose sonnait faux. Le problème c’est que d’un autre côté, j’avais sincèrement envie de croire Mallone. Je l’admirais. Il me faisait peur, assurément, mais je l’admirais quand même. Son calme, son héroïsme nonchalant. Il m’avait sauvé la vie contre le Dunkleosteus !

Mais finalement, ce furent les autres soldats qui prirent la décision pour moi. Tout autour, les hommes se mirent à ranger leurs armes, et à se préparer à quitter le SAS. Pour eux la situation était réglée. Mon pistolet se baissa de lui-même.

Mallone hocha alors la tête en signe d’approbation de ma décision avant de retourner à son paquetage pour finir de s’équiper, comme ça, comme si rien de tout ça n’était arrivé. Moi, j’avais encore les mains moites et le souffle court. Impensable.

Mais alors que je rangeai finalement mon arme, mon regard croisa celui de Gradstein. Il me fixa d’une drôle de manière, et secoua la tête doucement. Dissimulant sa main, il me signa un message bref faisant écho à toutes mes craintes :

« Je ne le crois pas. Ouvrons l’œil ».

Je répondis par un hochement de tête discret, avant d’aller rejoindre mon sac de plongée.

>>> a suivre.

 

 

 

 

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