Noyer le poisson [Episode 2]

Les coursives bien entretenues de L’Exilé. Le son des bottes militaires sur le sol en fer. Le plafond bas, les hommes austères. Vous voyez le genre d’ambiance ? Du cliché militaire digne  de l’Hégémonie. Le G.S.I. était l’un des corps d’armée les plus efficaces et redoutés au monde, alors il fallait bien entretenir la réputation. Ça sentait plus le désinfectant que la mer, dans ce sous-marin.

 » Bon, le plan est simple, commandant. On ne peut pas utiliser de mélange à cette profondeur : les poumons de vos hommes imploseraient.  Et nous n’avons pas de fluide à bord – mais dans tout les cas je doute que vos hybrides aient reçu un entrainement pour utiliser ce genre de chose en plongée « .

Le fluide. Cette saloperie de substance au goût d’ammoniac qui brûlait la gorge à chaque inspiration, et qui provoquait des maux de tête épouvantables à chaque usage. Un aller simple pour la narcose. Mais malheureusement, on ne connaissait rien qui ne fonctionnait mieux pour respirer dans les grands fonds. Rien de mieux … à part les hybrides. Sauf que pour des raisons stupides, les nôtres d’hybrides ne fonctionnaient plus, justement.

Le commandant Zaiten ne me répondait pas. Il se contentait de me suivre a travers les coursives, en faisant attention à ne pas se cogner la tête aux tuyaux, son énorme carrure n’étant pas vraiment profilée pour les coursives exiguës des bâtiments militaires . J’avais l’impression que tout  ce que je pouvais dire n’était que banalité affligeante pour lui. Il restait de marbre. Ce fut son analyste sonscan, Roy Adama, un petit type tout en muscle et en sourire, qui me répondit à sa place :

 » Oui Mayr, on est au courant de tout ça. Où est-ce que tu veux en venir ?  »

Typiquement militaire, de tutoyer tout en appelant par le nom. Pas intime, donc pas de prénoms entre nous, mais pas de vouvoient, il ne faudrait pas que je te respecte de trop non plus. Vous voyez le genre ? Paradoxalement, lui, c’était plutôt un brave type. Le genre à faire son boulot de manière admirable tout en étant le premier à trinquer dans la cambuse avec les matelots. Je l’aimais bien, autant que l’on puisse apprécier un subordonné de Zaiten.

 » Je veux en venir qu’il va falloir que vous utilisiez le seul matériel à notre disposition pour respirer sous l’eau, sinon, autant rentrer tout de suite à Équinoxe. L’oxygène ne va pas réapparaitre miraculeusement d’ici dix minutes. Si vous voulez réussir cette mission, vous allez devoir me faire confiance.  »

Le commandant était toujours silencieux. Une marque d’approbation, commandant, c’était trop demander ? Apparemment oui. Continuons, alors. Il ouvrit finalement la bouche.

 » Et donc, Docteur, vous allez enfin nous expliquer pourquoi mes hommes ont embarqué 750 litres d’eau de mer lorsque nous avons quitté Ariane. On va prendre votre eau, la mettre dans les bouteilles et la faire respirer à mes hommes ?

Je m’arrêtai, surpris. Il me dévisagea, ou plutôt me toisa, attendant ma réponse.

-En gros, oui. Oui mon commandant.  »

Visiblement, ce n’était pas la réponse qu’il attendait. Il se passa la main sur le front, d’un air dépité, avant de poursuivre, soupirant.

 » Il ne suffit pas de faire avaler de l’eau à un poisson pour le faire respirer, Docteur, dit il en insistant étrangement sur mot docteur. Certains de mes hommes ont des branchies dans le dos, et …

– elles fonctionnent par surface d’échange, oui je suis au courant, m’empressai je de répondre. Il faudrait baigner entièrement vos hommes dans mon eau pour que cela fonctionne.  Et ce n’est pas envisageable.  »

Je repris mon chemin, Jenkins, Adama et Zaiten sur les talons. Allez, une grande inspiration, et on continue :

« Les micro-organismes dont je m’occupe ont tout à fait la capacité de subvenir aux besoins en oxygène de vos hybrides, s’ils sont déployés correctement. Soumis à certaines de mes facultés, je peux stimuler la production naturelle d’oxygène de certaines espèces du phytoplancton pour …

– Épargnez-moi votre jargon scientifique, Mayr, s’il vous plait.

– …que les bestioles planctoniques servent d’usine à oxygène. En utilisant mon don d’Empathie sur elles. Il suffit de les maintenir dans une matrice -une pommade pardon –  nutritive au niveau des branchies de vos hommes et ils pourront respirer sous l’eau.  »

Là au moins, j’avais tapé juste. Le commandant m’écoutait, attentif et concentré.

– En combien de temps pouvez vous préparer votre « plancto-pommade à respirer ? demanda-t-il. »

Sourire général. Mon plan leur plaisait… non, c’était autre chose. Qu’est-ce qu’ils avaient derrière la tête ? On arrivait finalement devant le laboratoire du bâtiment, labo dont j’étais responsable. Enfin labo, c’est un bien grand mot. Quartier médical bordélique serait plus approprié.

 » Pour tout une escouade ? Comptez au moins la demi journée, commandant. Minimum.

– Alors mettez vous au travail immédiatement. Prévoyez également un moyen d’administrer votre préparation aux membres non hybride de mon équipage.

– Très bien, commandant. Att… attendez une minute, mais capitaine, je … oh non. Oh non non non non.  »

Je secouais la tête de manière frénétique. Voilà, on y arrivait. J’étais le seul membre non-hybride de l’équipage. Tous les commandos du G.S.I sont des Genohybrides, c’est bien connu. Ce qui signait forcément…

« Et bien oui, Docteur.  »

Arrêtez d’insister sur le mot docteur comme ça, commandant, c’est agaçant.

 » La réussite de votre méthode sous-entend que vous soyez capable d’exercer votre ‘don psychoplancton ‘ sur mes hommes, n’est ce pas ? Vous allez donc naturellement devoir les suivre. Au cas où les choses tournent mal.  »

Il souriait franchement, pour le coup. Psychoplancton. C’est une drogue, le psychoplancton, pas un don. J’ten foutrais moi du psychoplancton. Tout l’équipage me surnommait comme ça, dans mon dos. Et ils pensaient que je n’étais pas au courant.

 » Mais commandant. Je proteste … Je n’ai aucune formation militaire, je…

– Ne vous en faites pas, Docteur. Je me joindrai personnellement à l’expédition pour veiller à votre sécurité.

– Mais… commandant je …  »

– Qu’est-ce que vous pensiez, Mayr ? dit-il en s’avançant vers moi, me forçant à reculer contre le mur de la coursive. Que l’on signe au G.S.I. sans mouiller sa blouse ? Pour 35 000 sols le mois, vous pouvez au moins faire un peu d’ « analyses in situ », non ?

Et les trois hommes se mirent à rire, complices. J’étais vraiment dans une merde noire.

>>> à suivre…