Noyer le poisson [Episode 19]

Dans la vie, il y a des situations où tout le monde vous dit ce que vous auriez dû faire après coup. Des moments où vous savez parfaitement que vous n’avez servi à rien, là au milieu de tout le monde, et que votre sortie a été aussi pitoyable que le fût votre entrée. Vous aviez des milliers de façons différentes de gérer la situation en un clin d’œil, mais non, sous le coup de l’émotion, impossible de faire autre chose que de lever les bras et courir dans tous les sens.

« Mais merde Mayr, qu’est ce que vous foutez ! Faites demi-tour et vite ! Vous allez vers la ligne de feu de Tourkarht ! » hurla la voix de Zaiten dans mes oreilles.

Et comme vous pouvez vous en douter, je vivais précisément une de ces situations. Cette histoire fit d’ailleurs plusieurs fois le tour d’Ariane, après notre retour. Jenkins se plaît encore à la raconter aux nouvelles recrues, les seules personnes à ne pas l’avoir déjà entendue plusieurs fois.

 » Et là, on a entendu le commandant aux com’, qui s’est mit a gueuler …  » MAYR SE FAIT ATTAQUER PAR UN HOMARD, ALLEZ L’AIDER ! «  »

J’ai eu beau lui expliquer des milliards de fois que les Euryptères sont des scorpions, pas des homards, Jenkins ne garda de cette histoire que l’image de l’officier scientifique faisant des pieds et des mains pour virer un crustacé fougueux qui s’était épris brutalement de son casque. Jusque dans la ligne de feu de Tourkarht, oui.

Fort heureusement pour moi, ce dernier avait levé son lance torpille au dernier moment, grâce à l’avertissement de Zaiten. Sa torpille se perdit malheureusement plus en avant sur la paroi, mais je m’en sortis intact. On entendit immédiatement après le commandant aux communicateurs, criant effectivement sur la fréquence que j’étais aux prises … avec un homard.

Mais sur le coup, je n’avais même pas fait attention aux propos du commandant, moi. J’étais bien trop occupé à prier pour que mon casque résiste aux coups de ce fichu scorpion fossile. Et je ne voulais surtout pas y mettre les mains pour l’enlever, de peur de me faire piquer. Pour tout vous dire, je ne savais absolument pas si les Euryptères étaient spécialement venimeux ou pas, mais sur le moment, cela ne semblait pas franchement une bonne idée de vérifier. J’avais les mandibules hideuses de la bête en gros plan sur la visière de mon casque, s’agitant frénétiquement pour essayer de dévorer ce qui pouvait l’être. Et je faisais tout pour résister à l’envie de balancer mon casque au loin et de me barrer fissa, ce qui n’aurait pas été très productif dans l’eau, vous en conviendrez.

Quoiqu’il en soit, c’est à ce moment là que Gradstein m’attrapa soudainement par l’épaule, et m’assena un violent coup de crosse de harpon sur le casque, pulvérisant la créature au passage. Je vacillais sous l’impact ; j’avais bien besoin de ça, tiens, un coup brutal sur le crâne. Le docteur me tira aussitôt par le bras, et m’emmena énergiquement auprès de Zaiten et Adama, plus près de la paroi, hors de la ligne de feu des artilleurs. Reprenant mes esprits, je m’empressai de clarifier la situation.

« Commandant, il y a des créatures dangereuses sur les parois !

– Des homards ? me demanda-t-il avec un sourire.

– Des … mais non ! Des Euryptères ! Des scorpions marins fossiles !

– Quoi ? Encore un de vos trucs préhistoriques ? Vous vous foutez de moi ?

– Vous croyez que ça m’amuse commandant de me faire …

– Cibles maitrisées, trancha soudain la voix de Mallone

– Grâce à nous, rétorqua aussitôt la voix de Jenkins. On vient de faire un carton avec Tourk à en décrocher les moeurs des murs. Tes petites baltringues n’ont fait que faire le tapin pendant qu’on leur déboitait le cul. On aurait même fait un strike, s’il y avait pas eu le homard de Mayr, ajouta-t-il en ricanant.

– CE N’ÉTAIT PAS UN HOMARD ! C’était un EU-RY-PTERE !

Sur le coup, j’en avais marre de cette histoire de homard, pour vous dire la vérité. C’est vrai quoi ! Il avait suffit d’une créature préhistorique hystérique pour que je passe pour un idiot devant toute l’unité … Je n’y étais pour rien, moi si cette mission était bizarre !

Étonnement, Mallone, de son coté, ne prit pas la peine de répondre aux provocations de Jenkins. Au lieu de ça, il apparût devant le commandant, et en quelques signes, lui signifia que deux de ses hommes avaient été attaqués par … des espèces de scorpions sur les parois ! HA ! JE LE SAVAIS !

« Vous voyez, je vous l’avais dis commandant.

– Très bien. Écoutez tout le monde, il y a des homards agressifs sur les parois, faites attention, dit-il en me souriant »

Il prenait manifestement un malin plaisir à me tourner en dérision. Fort bien.

« Bon, j’insiste pas, ajoutai-je, résigné  »

Mon regard croisa alors celui de Mallone, qui ne prit même pas la peine de non-sourciller. Il était inutile de compter sur lui pour prendre ma défense et expliquer la situation à tout le monde. C’était typiquement le genre de choses qui devaient l’indifférer au plus haut point. La voix nasillarde de Jenkins poursuivit :

« Tout le monde, on se regroupe sur le Commandant. Gradstein ! Un de mes hommes a pris un éclat de mine dans le bras.

– Non, rétorqua le commandant. Il devra attendre. J’ai besoin de Gradstein auprès d’ Adama. C’est lui qui doit forcer la porte de l’installation. Mayr, check-up Plancton.

– Inutile commandant, il y a de l’oxygène ici.

– Quoi ? Mais je croyais que c’était impossible, me répondit-il, surpris.

– Je suis aussi perplexe que vous. Mais il n’était pas sensé y avoir de créatures préhistoriques non plus, si vous allez par là.

– Ouais, pas faux, répondit Jenkins. « Homayrd » a raison.

Je répondis à la remarque stupide de Jenkins par un regard blasé et une réplique ironique.

« Dommage qu’Adama soit hors course, ironisai-je, ça l’aurait peut-être fait rire, LUI. Comment il va, d’ailleurs ? »

Je me tournai vers Gradstein, qui était retourné vers Adama. Ce dernier n’était même pas en état de nager tout seul : il était maintenu dans l’eau par son drone cabossé, qui d’ailleurs semblait avoir quelque peu souffert de l’accélération soudaine. Son épaule était en miette, et c’était peu de le dire. Il avait des traces de brûlure sur tout le corps, et une grosse plaie à la jambe. Il avait perdu une palme ainsi que son sac de plongée… mais apparemment il avait repris connaissance.

D’une main tremblante, il se mit à me répondre par une série de signe :

« Je trouve la blague de Jenkins drôle.

– Tu es en état de forcer le SAS ?, lui demanda aussitôt ce dernier, plus sérieusement

– Non. J’arrive à peine à signer correctement. Mais je peux expliquer à Mayr comment faire. »

Il se mit a tousser, ce qui dans l’eau parut assez étrange à mes yeux de non hybride. Des volutes rouges s’échappèrent de sa bouche. Gradstein me lança aussitôt un regard grave. L’état d’Adama n’était pas bon.

« Bien, trancha le commandant,  j’ai avant tout besoin de savoir s’ils nous ont vu ou pas. Avec tout ce grabuge, c’est très peu probable qu’ils n’aient pas donné l’alarme, mais tout de même. Mayr, scannez les installations.

– Euh… il faudra s’approcher un peu alors, commandant. Je suis toujours un peu sonné, rétorquai-je, dépité.

– Alors allez-y. Mallone, prenez deux de vos hommes et escortez Mayr. »

Comme à son habitude, Mallone resta silencieux à l’annonce de l’ordre du commandant, et obtempéra sans discuter. Cependant, il me lança un regard étrange, soucieux. Le genre de regard qui veut dire « fait attention, quelque chose ne tourne pas rond ». Enfin du moins, chez les gens normaux capable de communiquer efficacement avec leurs semblables. Je reconnus aussitôt l’un des deux éclaireurs : il s’agissait de Malek, que j’avais héroïquement tiré des mâchoires du Dunkleosteus.

Les éclaireurs se mirent aussitôt en route, et je me mis à les suivre tant bien que mal, en pestant dans mon casque. Je commençais vraiment à être fatigué et à en avoir marre, certainement à cause des nombreux chocs émotionnels des dernières heures. Bonne question, d’ailleurs, quelle heure était-il ? Je perdais la notion du temps, en plongée. Fort heureusement, la station – enfin, les installations, parce que vu d’ici, cela paraissait très modeste – n’était qu’à quelques brassées de nous.

Longeant la parois, nous progressions prudemment à tâtons, silencieux et furtifs, jusqu’à un hypothétique point favorable à une exploration mentale. Soudain, Malek fit un mouvement rapide, esquivant quelque chose venu de la paroi. Un petit Euryptère apparut alors devant moi, tentant maladroitement de s’échapper après sa tentative d’embuscade ratée. Celui-ci ne devait pas mesurer plus de 15 cm… décidément, ces bestioles n’avaient vraiment pas froid au yeux.

L’autre éclaireur ne lui laissa pas l’ombre du chance, et l’écrasa sur la paroi d’un coup de poing comme un cafard. Les alentours devaient, de toute évidence, être infestées de ces créatures…  C’était dingue tout de même, mais qu’est ce qu’elles fichaient là ?

Nous arrivâmes enfin, après quelques minutes, à un endroit propice, à coté des premières cloisons métalliques de l’installation sous-marine elle-même. Les carcasses des armures de combat de nos adversaires, détruites, coulaient lentement à quelques mètres de nous. Je sondai mentalement les épaves rapidement en quête de survivant … non, plus âme qui vivait. Les hommes de Mallone n’avaient pas fait de quartier, encore une fois.

Après avoir signifié à ce dernier que nous étions suffisamment proches, je me mis à mon travail, fermant les yeux pour plus de concentration. On allait y aller tranquille, et préconiser la douceur pour me ménager. Mais alors que mon esprit commençait à peine à parcourir l’installation, les premières informations arrivèrent, et un sentiment d’angoisse s’empara de moi… Mais qu’est ce que c’était que cette histoire, encore !

J’essayai de me concentrer plus fort. Même résultat. Je repris plusieurs fois mes analyses mentales… même résultat encore. Je nageais en plein délire.

Ma voix trahit mon émoi bien plus que je ne l’aurais voulu.

« C… Commandant, vous me … me recevez ?

– Parfaitement Mayr.

– Commandant, je ne comprends pas. A l’intérieur … il n’y a … personne…

– Mais qu’est ce que c’est que cette histoire encore ?, m’interrompit-il. Vous en êtes sûr ? Ce ne sont pas vos capacités qui sont amoindries ? me demanda-t-il d’une voix hésitante

La question du commandant ne fit que renforcer mon sentiment d’angoisse. Quand un mec qui ne sourcille pas devant un Dunkleosteus montre des signes de stress, ça fait peur. Je m’efforçais de répondre calmement.

« Non commandant. Je voulais dire… il n’y a personne… en vie ! Je détecte par contre de nombreuses signatures très faibles – des gens inconscients ou aux portes de la mort. Et l’alarme … l’alarme n’a pas l’air d’avoir été donnée ! Je n’y comprends rien ! »

Mais je n’eus pour seule réponse que le son de la respiration du commandant, troublée.

>>> à suivre…

 

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