Noyer le poisson [Episode 18]

Je dois avouer qu’à ce moment là, la situation était vraiment critique. Les hommes de Jenkins faisaient l’impossible pour couvrir leur Lieutenant, pendant que lui-même cherchait désespérément à couvrir Roy. Le commandant était HS, et cinq hommes armés se dirigeaient vers nous. Les mines IDS continuaient à exploser les unes après les autres, de plus en plus proches de nous, mais surtout de plus en plus proches de Roy, qui jouait littéralement sa vie pour essayer de ne pas la perdre, perdu au milieu du champ de mine.

Mon seul espoir, présentement, résidait dans l’autre Lieutenant de l’unité.

« MALLONE ! CINQ CIBLES EN PROVENANCE DU SUD… NON DE L’EST… ENFIN DE LA-BAS ! ET JE SUIS OUT !  »

-Reçu, me répondit la voix calme et monocorde de Mallone dans mon casque.

– Tourkhart, lâchez moi. C’est bon, je vais gérer. »

Le colosse me lança un regard suspicieux, et obtempéra finalement, pour aller immédiatement rejoindre les hommes de Jenkins. Il ne restait plus que Gradstein et le commandant blessé à côté de moi. Je me refusais à regarder du coté du champ de mine, mais les vibrations désagréables qui me parvenaient suffisaient à me rendre malade d’inquiétude.

 » Mayr, dit soudain Zaiten. Les cibles. Si vous ne pouvez pas vous en charger, donnez nous le maximum d’info dessus. Mallone, c’est pour vous. »

J’essayai de faire au mieux, mais l’effort mental me donna un haut le cœur. Le contrecoup commençait vraiment à être violent. Je parvins néanmoins à pénétrer l’esprit d’un de nos adversaires.

– Cinq cibles, donc, dis-je d’une voix tremblante. Équipées de … de … et merde. Mallone, elles sont en armure de combat sous-marin. »

Et ça, ce n’était vraiment pas bon. Mallone était équipé contre le léger : il n’était pas en mesure de combattre ces monstres d’acier. C’était du suicide. Je poursuivis néanmoins mon inventaire.

« Semi-lourde Modèle Mentor, les armures. De la fabrication hégémonienne, de chez Meklar. C’est du bon matos. Canon à neutrons sur l’épaule,  lance-harpon lourd au bras. Faites attention, ces saloperies sont aussi équipées d’un générateur défensif électrique. Ne vous approchez pas trop ou vous allez griller.  »

Zaiten parut surpris que je puisse donner autant de détails. Mais si ma thèse m’avait bien appris deux choses, c’étaient mes dons planctoniques et une connaissance approfondie des armures sous-marines. Béni soit mon maître de l’époque. Le commandant poursuivit néanmoins.

« Tourkarht, on a besoin de vous. On a des armures de combat de classe exo-2 ici. Allez prêter main forte à Mallone, je vous relaie.

-Ils sont morts de trouille à l’idée de vous combattre, poursuivais-je. Et …

Bingo. Je tenais enfin quelque chose d’utile. Il y avait peut-être une solution.

« Leurs armures ne peuvent pas s’approcher à moins de 25 m du champ de mine. Ça dégage trop de chaleur.

– Compris, répondit aussitôt Mallone.

– Attendez ! Lieutenant ? Ils le savent très bien, ils vont pas décrocher comme des cons ! Mallone ? MALLONE ?

– Oui, j’ai compris, me répondit-il d’une voix agacée.

– Mallone, répliqua alors le commandant, même stratégie que contre les ourakens, si ça marche…

Mais il fut interrompu par une grosse détonation. Pris de panique, je tournai aussitôt la tête vers le champ de mines, cherchant Roy du regard, au milieu de l’écume, des bulles et des débris. Personne en vue. Je tentai aussitôt le contact mental, sans me soucier du contrecoup. L’esprit de Jenkins m’apparut immédiatement, mais celui de Roy… restait impossible à localiser. Il avait du être touché … Mais où pouvait-il être ? Impossible de discerner quoique ce soit entre la pénombre et les remous. Je continuai sans grande conviction à scanner la zone à la recherche de Roy… sans succès. J’avais une boule dans l’estomac. Il ne pouvait pas… Non…

Zaiten lança une série d’ordre qui ne m’étaient pas destinés, et je n’y prêtai pas attention. Même les soldats de Jenkins avaient arrêté de tirer, et s’étaient mis en joue, prêts à faire feu. La tension était insoutenable. D’interminables secondes passèrent sans que rien ne bougea.

Finalement, la silhouette efflanquée de Jenkis sortit du tumulte, portant Roy sur son épaule, inerte. Il avait l’air sérieusement blessé, et des volutes de sang rougeâtres s’échappaient de son épaule. Le lieutenant le conduisit immédiatement droit vers le docteur Gradstein. Tourkarht se tenait non loin d’eux, là, à quelques mètres de moi …  et pointait un lance torpille dans ma direction !

Il appuya sur la gâchette avant que je puisse dire ou faire quoique ce soit. J’eus l’impression à ce moment là que la torpille m’avait frôlé, alors qu’elle dût en réalité passer bien au-dessus de moi. Mais c’était la première fois que j’entendais une torpille sous l’eau. Et je dois dire que ce fut un des moments les plus flippants de ma vie. J’eus le réflexe stupide de me jeter au sol, mais dans l’eau, cela ne servit bien évidement à rien à part à me faire passer pour un imbécile. Fort heureusement, tout le monde était trop occupé pour le remarquer.

La torpille explosa quelques secondes plus tard, coupant brusquement le contact mental que j’avais avec le malheureux pilote de l’engin ciblé. Les armures n’étaient pas encore dans notre champ de vision, mais j’entendis la voix de Mallone dans mon casque signaler en quelques mots que la cible était détruite.

En un coup ? Une Armure Mentor qui tombe en un seul coup ? Mais il tirait avec quoi ce con de Tourkarht ? Je me retournais brusquement vers lui, pour lui dire qu’il était complètement taré de me tirer dessus mais en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il était déjà en train de recharger son lance torpille, et il se préparait à viser une nouvelle cible.

Une étrange lueur apparut devant nous à ce moment là, au milieu de la formation ennemie, et je me retournai une nouvelle fois.  Je mis quelques secondes avant de réaliser qu’il s’agissait en fait de mes capsules de secours… Les éclaireurs les avaient balancées sur l’ennemi ?

 » C’est pour que les pilotes ne les repèrent pas dans la pénombre, avec la lumière autour d’eux, me lança à ce moment-là un Jenkins haletant.

– Comment va Roy ? m’empressai-je de lui demander

– Pour l’instant on s’en branle, c’est le boulot de Gradstein. Casse toi de là. Tu es en plein milieu de la trajectoire de Tourkhart… et de la mienne, ajoutat-il en sortant et armant lui aussi un lance-torpille. Et on peut pas se permettre de chier nos cibles, on n’a pas embarqué beaucoup de torpilles.

Et sans en dire plus, il se mit à faire feu sur nos ennemis. Je me mis à nager jusqu’à la paroi et me plaquai contre la roche, en maudissant ma propre inutilité, alors que les vibrations des combats sous marins bourdonnaient encore dans mon casque. Je pris la décision, malgré mon mal au crâne, de faire un tour de check-up planctonique.

Rien. Pas de signal. Ma pommade était épuisée chez la plupart de mes compagnons. Et pourtant, aucun d’entre-eux n’avait l’air d’en souffrir. Dans le doute, je sortis rapidement mon analyseur. Teneur en oxygène un peu faible… mais normale ?  Mais ça n’avait aucun sens ! Dans une zone anoxique, l’oxygène ne pouvait pas remonter comme ça ! C’était du délire. Je refis une ou deux fois les tests, même résultat. Ici, les concentrations en oxygène étaient « normales ». Ça n’avait aucun sens.

Et à cet instant, alors que je cherchais tant bien que mal une explication à la réapparition mystérieuse de l’oxygène, mon regard se posa sur une espèce de gros crustacé, de la taille d’une belle langouste, qui se dirigeait rapidement vers moi, longeant la paroi.  Surpris, je pointai ma lampe vers lui, la pénombre de la paroi ne me permettant pas de voir de quoi il s’agissait. On est jamais trop prudent, sous l’eau. Mais je ne pus retenir un cri d’étonnement lorsque la lumière se posa sur la créature.

Devant moi se tenait une espèce que je n’aurais jamais cru voir vivante. Une tête courte, de larges pinces, de longs segments de carapace, le tout terminé par un dard effilé, styliforme. Un scorpion marin de l’ère primaire. Un Euryptère. Un putain de truc disparu depuis plus de 300 Ma, encore une fois. Encore un fossile vivant datant des temps immémoriaux qui n’avait rien à foutre là. C’était impossible.

J’en restai bouche-bée, oubliant l’espace d’un instant les affrontements non loin de moi et les problèmes d’apparition d’oxygène. Un Dunkleosteus, d’accord. On n’est pas à une exception près dans l’Océan. Mais maintenant un Euryptère ? Et puis quoi encore ? Un mégalodon ? Allez ouais, un mégalodon, ce serait marrant. Comme ça, Zaiten pourrait se faire bouffer l’autre jambe… Voila pourquoi ils avaient besoin de moi ! C’était une mission pour un paléontologue ! On prenait d’assaut un musée vivant ! Le cabinet de curiosités du Soleil noir !

Bref, vous l’avez compris, j’ai craqué. C’était le fossile de trop. M’abandonnant à l’ironie et à l’invraisemblance de la situation, j’oubliai à ce moment là un détail essentiel, qui ne manqua pas de se rappeler à mon bon souvenir. Les Euryptères étaient de vraies plaies, à l’époque. Des prédateurs frénétiques ne reculant devant rien pour trouver un repas, n’hésitant pas à s’attaquer à des proies beaucoup plus grandes qu’eux. Moi, en l’occurrence.

La créature se jeta sur moi, et s’accrocha à mon casque, me rouant la tête de coups de dard. Je sortis de ma cachette en hurlant, battant des pieds et secouant la tête frénétiquement pour décrocher ce connard de crabe disparu qui voulait ma peau.

Pour arriver en plein dans la ligne de feu de Tourkarht.

Standing ovation.

>>> A suivre.

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire