Noyer le poisson [episode 17]

Le passage du commandant se déroula finalement sans incident majeur. Arrivé a destination, Gradstein nous renvoya immédiatement le drone. Dernier balayage mental de la zone, et toujours RAS. Très bien.

« Bon, à nous de jouer. Roy, tu es prêt ? »

Hochement de tête de l’intéressé. Il me signa une réponse détaillée.

« Tu vas passer devant et utiliser le drone pour te tirer, il a suffisamment de force. Tu essayes de garder ton corps bien dans l’axe, jambes tendues. Ne bâts pas des pieds. Je te tiendrai par les chevilles pour te maintenir. Ok ?

– Ok. Allons, y. »

Je pris une grande inspiration, et me dirigeai vers le drone de plongée, qui ressemblait toujours à une espèce de torpille rafistolée. Il y avait des espèces de poignées sur les bords, vers l’intérieur, un peu comme sur les scooteurs sous-marins. Ça se pilotait cet engin ? Je me mis en position, comme me l’avait expliqué Roy.

Ce dernier me saisit alors les chevilles, et le drone s’activa tout seul et se mit à avancer vers le champ de mines, lentement, comme s’il nous conduisait à l’abattoir. Tout autour de nous, dans la pénombre environnante, les mines flottaient, rondes, lisses et menaçantes. Les mines IDS sont techniquement des drones, se maintenant dans la colonne d’eau et scannant le périmètre à la recherche de chaleur. Les petites lumières rouges sur leur périphérie indiquaient qu’elles étaient actives. Je me souviens m’être fait la remarque que ce genre de matos coûtait habituellement un bras. Ils devaient avoir les moyens pour pouvoir se protéger avec ça, chez le Soleil Noir.

Le Soleil noir… Qui n’a jamais entendu parler de l’effroyable organisation de l’ombre, dissidente au Culte du Trident, et dont on ne connaît ni les membres, ni les agissements. Le coté sombre de nos employeurs… les soldats de l’Océan, sans émotion ni morale, aux motivations aussi troubles et sombres que les eaux dans lesquelles ils se dissimulent. Des prêtres noirs, maniant la Force Polaris, puissance mystique étrange et mystérieuse qui serait issue de l’Océan lui-même…
Le G.S.I. était les soldats d’élite du Culte du Trident, rien d’étonnant qu’il les envoie combattre ses ennemis mortels. Mais tout de même… Cela soulevait beaucoup de questions. Pourquoi n’y avait-il pas de prêtre parmi nous ? Comment étions-nous supposés nous battre contre la Force Polaris ? Tout cela semblait tellement compliqué…

Même perdu dans mes pensées, je m’efforçais de garder mon corps tonique, contractant mes pauvres abdominaux à la limite de leurs capacités. Roy, lui ne semblait pas avoir plus de problèmes que ça : pour lui, ce genre d’exercice devait être une promenade de santé, minée mais agréable…  Quoiqu’il en soit, la traversée se passait effectivement sans problème. Jenkins nous contacta à ce moment là :

 » C’est bien les enfants, tout se passe sans problème, vous en êtes à la moitié. »

Bien. Je m’efforçais de respirer calmement, de penser à autre chose et de laisser le drone nous tirer lentement…

Et puis tout d’un coup, il y eut un cahot. Roy le sentit, et il me lâcha aussitôt les chevilles et vint se glisser sous moi,  nageant sur le dos,  le torse collé au mien, fixant la machine, et appuya aussitôt sur les boutons de contrôles. Nous perdions de la vitesse… Pas bon du tout.  Après quelques bidouillages, il me fixa droit dans les yeux, et pointa son front du doigt. Je tentai immédiatement de m’introduire dans son esprit.

Je dus m’y reprendre à deux fois. Son esprit était fort, et malgré son consentement, il me fallut insister pour rentrer. Je n’étais plus très en forme, décidément. Il se rendit compte de mon intrusion, et fit la grimace, mais prit la parole immédiatement.

« C’est pas bon. Il se passe un truc et je peux pas vraiment savoir quoi, là tout de suite. Alors écoute moi bien, et pas de protestations. Je vais mettre les booster. On va tracer vers l’autre coté à toute vitesse. Ça va activer les mines les plus proches. Le Drone a des leurres, je vais les activer, et gérer les mines pour qu’elles ne passent pas. Toi, tu te cramponnes au drone et dès que tu vois la sortie, tu traces sans te retourner.
– Je …
– NON,  PAS DE PROTESTATION j’ai dit, on fait ce que je viens de dire, et vite, ou alors on y passe tous les deux. Maintenant, dégage de ma tête. »

Je m’exécutai. La voix de Jenkins résonna dans nos casques.

« Euh… il se passe quoi ? Vous avez décidé de vivre votre amour au milieu du champ de mine ?

– Procédure d’urgence, Lieutenant, on active les boosters, m’empressai-je de répondre.

– … Et merde. Ok, les gars, en joue. On dégomme toutes les mines qui s’approchent d’Adama et Mayr. Vas-y Adama, active.  »

Roy appuya sur le bouton, et je crus que mes bras allaient se déchirer en deux. Le drone fila comme une flèche, perdant des morceaux sous le choc. Les mines s’activèrent tout autour de nous, mais Roy activa les leurres, qui partirent dans toutes les directions. Les premières explosions retentirent, nous déviant brutalement sur la droite. Quelque chose me vrilla les tympans, un bruit sourd et horriblement désagréable. De douleur, je faillis lâcher le drone, mais je réussis à tenir bon, les oreilles en flammes. Des balles à cavitation : les hommes de Jenkins venaient d’ouvrir le feu sur les mines.

De peur de recevoir une balle perdue, je rentrai la tête, et tombai nez à nez avec Roy, qui me dévisagea aussitôt d’un regard grave. Je compris instantanément ce qu’il allait faire, mais avant que je pu réagir, il se saisit de son arme d’une main, et lâcha le drone.

Je ne pus retenir mon cri, jusqu’à ce que l’impact se fit ressentir. Le choc me fit sauter le respirateur, et j’avalais sur le coup une bonne quantité d’eau de mer, mais fort heureusement, Tourkahrt avait veillé à la réception. J’étais arrivé de l’autre coté. J’étais sorti du champ de mine, et indemne contre toute attente.

Mais Roy… Tourkahrt m’attrapa, et me maintint de force contre-lui, en me plaquant mon respirateur dans la bouche, me forçant à tousser dans le dispositif pour ne pas ravaler plus d’eau que j’en crachais. Moi, je ne pensais qu’à lutter pour sortir de son étreinte, le regard rivé sur mon compagnon resté dans le champ de mine. Mais en vain, la masse du Major semblait totalement insensible à mes efforts, et il me maintenait sans peine, une main sur mon visage l’autre au niveau de ma taille.

Je contemplais donc, impuissant, médusé, me débattant de toutes mes forces dans les bras de Tourkhart, le spectacle horrible qui se déroulait devant moi. Roy tentait tant bien que mal de slalomer entre les mines pour se sortir du champ, en abattant certaines, en esquivant d’autres. Ses balles ne semblaient  pas être suffisamment puissantes pour endommager les machines, mais l’étaient assez pour détourner les mines de leurs trajectoires, et ainsi gagner du terrain, quelques précieux centimètres jusqu’à notre position.

Tout à coup, Jenkins se jeta lui aussi dans le champ, sans doute pour servir de leurre et donner de l’espace à Roy, et commença à tirer dans le tas. Les mines les plus proches de nous s’activèrent aussitôt, immédiatement prises pour cible par les hommes de l’unité, couvrant tant bien que mal les deux hommes. J’aurais sans nul doute moi aussi foncé dans le champ sans réfléchir, si Tourkhart ne m’avait pas retenu.

J’étais littéralement mort d’angoisse, sursautant à chaque crochet de Roy, à chaque tir de Jenkins. Il gagnait manifestement du terrain et Roy tenait bon. Une mine explosa non loin de lui, mais il parvint à esquiver les dégâts, redoublant d’efforts pour ne pas être dévié vers les autres mines par l’explosion de la première. Il reprit le cap, et continua à avancer vers Jenkins. Une nouvelle explosion retentit … trop proche, tellement proche…

Je fermais les yeux d’appréhension, priant de toute mes forces pour que ni l’un ni l’autre ne soit blessé. Mais comme seule réponse, je ne reçu que la sensation de cinq nouveaux contacts mentaux, sortant de l’installation et se dirigeant vers nous. Et soyons clair, je n’avais ni la force, ni la concentration nécessaire pour les neutraliser.

>>> à suivre…