Noyer le poisson [episode 16]

Quelques minutes plus tard, nous arrivions en périphérie du fameux champ de mines sous-marines, et je dois bien avouer que finalement, c’était beaucoup moins impressionnant que ce que l’on peut penser. Des mines antipersonnel IDS, à détecteur thermique. Le genre de machine qui vous tue en un clin d’œil, certes, mais comparé à un Dunkleosteus de 6 tonnes, cela restait beaucoup moins effrayant. Du moins en apparence.

 » Adama, où en êtes-vous ?, questionna la lourde voix de Zaiten, dans mon casque. »

Roy répondit en quelques signes. On était prêt pour le déploiement selon lui. Le commandant poursuivit.

« Parfait, alors voilà le plan. Le drone est équipé d’un isolateur thermique à effet tunnel. Si on nage dans son sillon, on peut passer sans se faire détecter par les mines. Mais on sera des cibles faciles si l’ennemi nous repère. L’objectif est juste derrière le champ, contre la paroi. On va y aller en 3 temps. Mallone d’abord, Jenkins derrière, et  je ferme la marche. Mayr, à toi de jouer, repère et neutralise tout ce qui vit aux alentours.  »

Et voilà. Nous y étions, le tombé de rideau. La fameuse acquisition des données en temps réel lors de la phase d’approche, comme mentionné lors du briefing initial, c’était moi. Face à la révélation, Mallone plissa le front, et me dévisagea d’un air neutre, mais qui pouvait être synonyme d’étonnement. Roy se contenta d’un sourire en coin: il était déjà arrivé à cette conclusion, ou pas loin. Jenkins croisa les bras et fronça les sourcils, dans l’attente de la suite. Tourkarht me regarda en écarquillant grand les yeux, comme s’il venait de rencontrer un extraterrestre. Gradstein leva les yeux d’un air exaspéré devant la surprise de ses compagnons : pour lui,  cela devait être une évidence. Le reste du commando resta en retrait, mais je sentais tous les regards braqués sur moi.

Je détestais ça. Le spectacle du mentaliste et la méfiance quasi-systématique des gens à son égard. Un mec qui joue avec du plancton, pas de problème, mais un télépathe capable de pénétrer l’esprit humain, c’est bien plus angoissant. Tant pis, nous n’avions de toute manière pas le temps pour ce genre de considérations. Le regard de Roy croisa le mien, et il me signa quelques mots au passage.

« Vas y gars, montre leur ».

Je ne pus m’empêcher de sourire, et fermai les yeux. La voix du commandant retentit alors, et je sentis son attention mentale sur moi. J’étais déjà parti. Respiration profonde, concentration optimale. Les attaques mentales sont éprouvantes.

 » Mallone préparez-vous, vous partez au signal de Mayr. Une fois le champs traversé,  déploiement. »

Mon environnement m’apparaissait de plus en plus clair, de plus en plus distinct. Les 14 plongeurs autour de moi, le champ de mine. Pas de présence ennemie proche. Mon champ d’investigation mental s’élargissait à mesure que ma concentration se faisait plus profonde, parcourant le champ de mine, et arrivant au niveau du bâtiment. Tout à coup un déclic,  un premier contact mental.  Première cible repérée, choc mental immédiat en réponse. Plusieurs heures d’inconscience en perspective.

Il me fallait gérer le contrecoup. La sensation épouvantable de l’esprit ennemi qui s’étiole sous l’assaut. L’effort mental qui vous accable, comme un coup de masse dans le crâne. Les frissons, les tremblements. J’avais été formé à encaisser le choc, mais cela faisait longtemps que je ne m’étais pas exercé. Et cela ne m’avait pas manqué. J’avais toujours eu ce genre de choses en horreur.

« Premier soldat neutralisé, commandant. A environ 500 m, sur la gauche », dis-je en montrant la direction approximative.

– Non, sans déconner ? »

C’était la voix de Jenkins, manifestement surpris de la redoutable efficacité de mes dons mentaux. Je perçus un deuxième contact mental, près de la porte.

 » Deuxième cible neutralisée, près de la porte, devant nous. Troisième et quatrième cibles au niveau du SAS… neutralisées. Trois cibles supplémentaires en patrouille, là-bas… c’est bon aussi.

– Sainte merde de loutre !

– La zone est dégagée, je reste en alerte. Mallone, vous pouvez y aller, ajoutai-je. »

Mallone réagit immédiatement, et se positionna avec ses hommes derrière le drone d’Adama. Quelques échanges de signes rapides, et le drone commença à avancer à travers le champ de mines, suivi de près par les cinq éclaireurs.

Malgré mon calme apparent, de mon coté, je n’en menais pas large. Sept cibles, c’était beaucoup. J’allais devoir m’arrêter d’ici peu sous peine de me déclencher une crise de migraine. Et croyez-moi, dans mon cas, ce ne sont pas de simples maux de tête. J’avais déjà tiré pas mal sur la corde contre le Dunkleosteus. Les premières gouttes de sang commençaient déjà à perler de mon nez. Pas bon signe…

D’autant plus que parmi nous, il y avait toujours la taupe de l’ennemi. Ce n’était pas le moment de la neutraliser cependant, nous avions toujours besoin d’elle, mais il me fallait commencer à agir d’ici peu.

La première traversée se déroula sans accrocs. Personne dans mon champ mental, pas de faux pas dans le champ de mine. Dès leur arrivée, les hommes de Mallone se déployèrent. Je perçus les émissions mentales de mes cibles inconscientes s’éteindre une à une. Pas de prise de risque, pas de survivant. Tant pis. La voix de Mallone se fit alors entendre.

 » Périmètre sécurisé.

– Bien, répliqua Zaiten. Second groupe, préparez-vous dès que le drone revient. Jenkins, au signal de Mayr.

– Vous pouvez y aller, tout est calme, m’empressais-je de répondre.

Je rouvris les yeux, sans pour autant relâcher ma vigilance. Le docteur Gradstein, devant moi, me dévisageait d’un regard soucieux. Il me demanda en quelques signes si tout allait bien, et je levai les pouces en guise de réponse. Il se dirigea alors vers le commandant, et entama une série de geste que je ne pris pas la peine de lire. Il me fallait rester concentré. Jenkins et ses hommes entamaient leur traversée.

« Bien, écoutez moi, dit Zaiten. Mayr se remet juste de son combat contre le poisson; le cocktail revigorant que Gradstein lui a administré va bientôt arrêter de faire effet et en plus la nage n’est pas son fort. Et moi… je ne suis pas au meilleur de ma forme, dirons-nous. On va donc le faire en deux temps, pour être sûr de ne pas dévier de l’axe du drone. Gradstein avec moi. Adama et Tourk, vous fermez la marche avec Mayr. Je compte sur vous pour bien l’encadrer. »

Approbation générale. Toutefois, je ne pouvais m’empêcher d’appréhender la traversée du commandant : avec sa jambe déchiquetée, allait-il avoir l’habileté nécessaire pour rester dans le sillon du drone ?

 » Ça va le faire, arrête de cogiter et concentre-toi, me lança Jenkins au communicateur. Je te sens chier dans ta combi depuis l’autre coté. Allez, je vous renvoie le drone.  »

Même sans être télépathe, Jenkins avait le don de me voir venir, ce qui avait le don de m’agacer. Mais là pour le coup, il avait tort. Je ne « chiais pas dans ma combi ». Je me faisais effectivement du soucis pour le commandant, mais j’avais surtout besoin d’un prétexte.

 » Commandant, prenez Tourkhart avec vous. Vu votre corpulence, deux personnes ne seront pas de trop pour vous soutenir. Je reste avec Adama, et … ça va le faire, comme dit le Lieutenant. »

Il se tourna vers moi, l’air surpris. Je n’avais jamais pris d’initiative de la sorte, et visiblement, il ne s’y attendait pas. Je croisais les doigts pour qu’il obtempère. Il ne se fit cependant pas prier pour répondre, et rentra dans mon jeu sans poser de question.

 » Très bien.  »

Et il se tourna ver Tourkarht qui réceptionnait le drone.

 » On commence la traversée à votre signal, Mayr. »

Je m’empressai de le leur donner. Dès que les trois hommes furent engagés dans le champ de mines, Roy se tourna vers moi, et me signa une question, lentement, comme pour s’assurer que je saisissais chacun de ses mots.

« Tu as des doutes sur un membre de l’unité, c’est bien ça ? »

Je ne fis pas l’erreur de lui répondre à voix haute. Je lui répondis avec la même délicatesse dans mes signes que lui.

« Je n’ai surtout pas de doute sur toi, et j’avais besoin que l’on se retrouve tous les deux seuls. Écoute moi bien, voila ce qu’on va faire. »

 

>>> à suivre…