Noyer le poisson [Episode 15]

Le Docteur Gradstein était un homme sérieux. Relativement aimable, oui, mais tristement logique et protocolaire, et dépourvu de toute fantaisie. La Science était sa religion, la médecine son dogme.

Il n’aimait pas l’inconnu et se complaisait dans les certitudes. Alors à chaque fois que j’essayais de lui expliquer en quoi consistait  mes capacités psychiques de catégorie 3, il balayait systématiquement toute dimension métaphysique d’un geste de la main.

« Oui, je comprends bien. Une interaction consciente des ondes cérébrales avec les organites cellulaires planctoniques. Le phénomène est relativement bien compris dans le cas des empathes coralliens, je ne vois pas en quoi votre cas est différent, Etan. »

Il me vouvoyait et m’appelait effectivement par mon prénom, mais en privé seulement. Nous avions sympathisé relativement vite. Il était un peu mis à l’écart, à bord de l’Exilé, mais dans son cas c’était volontaire. Il était Docteur en Médecine, il se devait donc de conserver une certaine distance avec les matelots, dans sa noble mission de préservation de l’équipage. D’après lui, il était quelqu’un d’important à bord, voila tout. Paradoxalement, il était aussi capable d’une certaine auto-dérision, ce qui le rendait assez sympathique. Le genre de mec qu’il fallait connaître pour apprécier. Mais il détestait avoir tort, surtout sur les questions scientifiques. Et j’aimais bien poursuivre mon argumentaire :

« Mais les coraux fonctionnent en colonie, rétorquai-je. Ils sont organisés, et donc organisables. Dans le cadre du plancton, c’est surprenant, non ? Le plancton n’est même pas une espèce à proprement parler . C’est plus une communauté d’êtres vivants, un écosystème. Il y a des végétaux, des animaux, des protistes… »

Gradstein était un buveur de bière grise, et il m’avait converti de force à son rituel quotidien de dégustation. Tous les soirs une bière, mais seulement après le travail, et dans le bloc médical. Et il adorait parler de science en même temps. Tous les sujets étaient passés en revue, mais la discussion sur mes capacités revenait souvent sur le tapis. J’essayais tant bien que mal de lui faire comprendre.

« Et alors ? Je ne vois pas de différence fondamentale, me disait-il d’un ton catégorique. Vous savez plier à votre volonté un groupe d’organismes unicellulaires. Je ne vois pas en quoi cela révolutionne notre vision de l’océan.  »

Il s’arrêtait toujours un instant pour prendre une lampée de sa bière après un argument, avant de reprendre de plus belle, comme pour laisser décanter son auditoire et son aplomb.

« Loin de moi l’idée de minimiser vos capacités psychiques, mon ami. Je dis simplement que je ne comprends pas en quoi de telles capacités justifient l’attribution de la catégorie 3. Certes, vous êtes un mentaliste atypique. Mais je ne vois pas en quoi cela met en échec notre compréhension de votre fonctionnement cérébral. Non, vraiment, en tant que médecin, je ne comprends pas.

– Très bien. Vous êtes armé, Docteur ?  »

– Pardon ?  »

Une profonde stupeur se lut sur son visage alors que je lui opposais un sourire moqueur. Il ne s’attendait pas à ma question, manifestement. Il sortit son arme de service et me la montra, perplexe.

« Bien. Maintenant, mettez-moi en joue et tirez-moi une balle dans la tête. »

Non non, je ne suis pas fou, vous allez voir. Mais j’admets, il y avait de quoi se poser la question, et manifestement, Gradstein se la posait. Il me fixa d’un regard interrogatif.

« Vous vous moquez de moi ?, finit-il par dire.

-Non non, Docteur. Vous êtes un hybride. Vous n’allez pas pouvoir appuyer sur la gâchette. Normalement, il n’y a que les prêtres maniant la force Polaris qui provoquent ce genre de blocage chez les hybrides, mais pour une raison inconnue, moi aussi. Je n’ai jamais eu la moindre interaction avec la force Polaris, et je suis parfaitement athée. Rien dans tout l’océan ne devrait vous empêcher de pouvoir me flinguer, sauf mes capacités d’interaction avec quelque chose, au milieu du plancton, qui manifestement échappe à notre science. Donc, catégorie 3. Si vous pouviez voir à quel point j’attire les mammifères marins… »

J’avais marqué des points, ce jour là, mais la logique fait mauvaise foi. Gradstein refusait catégoriquement de me ranger avec les bizarreries océaniques, ce qui était une marque de respect de sa part, d’une certaine manière. Tout ce que la science ne comprend pas ne peut décemment pas être fréquentable, vous comprenez ?

Mais je ne me permis jamais de lui parler de mes crises de désincarnation. Parce que même pour un esprit cartésien convaincu, être projeté hors de son corps, dans un état d’immersion second, au sein d’un environnement psychico-planctonique bizarre, ça fait très mystique étrange du Culte du Trident. Corps Astral, Flux Polaris, Communion avec l’Océan et tout le bordel. Et là, tout Docteur qu’il était, même Gradstein aurait dû s’incliner. Nous sommes loin de comprendre l’Océan, et souvent, ce sont nos semblables, un peu plus avancés sur le chemin de la connaissance, qui nous le rappellent.

Et là, présentement, l’océan était pour moi mystérieux et opaque, ma « conscience » flottant au milieux des filaments cristallins des protistes unicellulaires. Certaines espèces, les plus grandes, catalysaient le signal, utilisant leurs longues épines comme autant d’attaches aux milliards de fils translucides reliant ces organismes entre-eux, se croisant, s’entrecroisant, comme les neurones d’un gigantesque cerveau marin. Étaient-ils réels, ou sortaient-il de mon imagination ? Je ne saurais le dire avec certitude, mais c’était la vision que j’en avais, et que j’avais toujours eu.

Étrangement, au milieu de ce roncier psychique de fils et d’épines, j’étais parfaitement conscient. Tout était instinctif, simple. Il me fallait trouver l’esprit de Zaiten, puis celui de Mallone, et les isoler, avant de déchaîner les défenses de mes petits protégés. Simple, mais pas sans danger, ni sans conséquences…

Un dernier effort de concentration. Un dernier murmure, se répercutant à travers le réseau délicat de fibres cristallines. Et il me fallait encore une fois m’en remettre à l’Océan. Je sentis l’écho de mon ordre m’envahir, et ma conscience se troubla, cette fois définitivement. Je perdis connaissance…

…et repris mes esprits quelques … instants ? … plus tard, au milieux des plongeurs, dans les bras de Gradstein. Une étrange sensation de chaleur dans le bras. La voix du Médecin bourdonnait dans mon casque.

 » … on dirait, en tout cas. Mayr ? Ça y est il revient à lui. Mayr ? Mayr vous m’entendez ?  »

Je parvins à hocher la tête. Mon bras me brûlait. Il m’avait fait une piqûre ?

« Perdre connaissance sous l’eau, mon pauvre vieux ! Vous avez de la chance que Zaiten et Mallone aient su gérer votre respirateur. »

– euh … on est où ? LE PLACODERME ? MALLONE ET ZAITEN ! ILS VONT BIEN ? »

Les quelques secondes de répit étant terminées, la gravité de la situation me revint d’un seul coup. La grosse voix de Zaiten se fit alors entendre à son tour. Manifestement, il avait géré son problème de communicateur.

« C’est bon. Le poisson est tombé raide mort au bout de quelques minutes. Bien joué, vos dino-machins ont bien marchés et Mallone et moi sommes intact. Vous pouvez ajouter un dunklosutus à votre tableau de chasse.

– et votre jambe ?  »

Il me la désigna en y jetant un regard dépité. La cuisse était éventrée de part en part, et les composants cybernétiques était à l’air, enfin, à l’eau. L’articulation du genou ne fonctionnait plus, mais cela ne saignait pas. On lui avait mis une attelle de fortune, bricolée à partir de deux flèches de harpon reliées entre-elles par des sangles.

« Inutilisable. Et ça sera encore pire une fois à terre. On n’a pas le matos pour remplacer, alors il faudra trouver quelque chose pour servir de béquille. »

Effectivement. Cela dit d’un point de vue purement égoïste, cela m’arrangeait bien. Avec le commandant blessé, la mission ne pouvait plus continuer, et je me faisais une joie de rentrer à bord de l’Exilé. Mais à ce moment-la, je croisai le regard de Jenkins, qui comprit tout de suite mes arrières pensées. Il me regarda avec un sourire amusé, et hocha la tête doucement. Je me tournai vers le commandant, suppliant :

« Attendez… commandant, vous ne comptez pas…

– Non, Mayr, je ne compte pas faire demi-tour, d’autant plus que vous semblez aller mieux. Allez, faites un contrôle de votre plancto-pommade et on se remet en route. »

Jenkins me regarda avec un sourire narquois, avant d’ajouter :

« Ben quoi, ce champ de mine ne va pas se traverser tout seul, non ? Allez, vous avez entendu le commandant. On attend le feu vert de Psychoplancton et du doc et on décolle, mes mignonnes. Droit vers le champ de mine ! »

>>> à suivre…