Noyer le poisson [episode 14]

Le combat entre la bête et l’hybride battait son plein dans la pénombre de l’océan.  Solidement cramponné à la créature, le commandant Zaiten entaillait petit à petit la lourde armure du Dunkleosteus, et c’était maintenant à mon tour de jouer. Je lançai mes deux capsules d’une seule main: un lancé un peu court mais suffisant. Le mécanisme de mes capsules s’activa et l’eau se tinta d’un léger reflet vert, difficilement discernable malgré la forte luminosité ambiante, provoquée par les capsules de secours de Malek.

A moi de jouer, donc. Je plissai les yeux, pour essayer d’augmenter ma concentration, ce qui est stupide en soi : ce n’est pas un plissement de paupière qui change quoique ce soit. Mais ce genre de petites mimiques aide toujours à la mise en condition. Me fait pas chier, le poisson géant, je plisse les yeux, je suis concentré, tu vas prendre cher. Vous voyez le genre ?

Bref, j’essayais de me concentrer le plus vite possible pour exercer mon don d’empathie planctonique, en m’efforçant de ne pas penser à ce putain de fossile vivant qui voulait ma mort (ne riez pas, je vous prie, c’est très sérieux). Autour de nous, les dinoflagellés, minuscules organismes planctonique présents dans mes capsules, commencèrent alors à se multiplier rapidement. Rapidement… mais pas assez pour occuper toute la zone de combat. C’était encore trop lent. Il allait me falloir un peu plus d’effort pour propager mes bestioles autour de la bête.

« Donnez moi du temps, commandant. J’ai besoin de quelques minutes pour que l’effet…

– MAIS BIEN SUR ! JE VAIS ALLER PIQUER UN SOMME DANS LA CAMBUSE … ET MERDE   !!!  »

Zaiten glissa du flanc du placoderme, mais se rattrapa aussitôt, maudissant l’océan. De sa main libre, il attrapa son harpon, et tenta de le planter dans le dos plus tendre de l’animal, comme un javelot, pour avoir meilleure prise. La créature anticipa son geste, et en profita pour envoyer un violent coup de tête au commandant, le déstabilisant une nouvelle fois. Les mâchoires se refermèrent encore dans le vide, manquant la jambe du commandant de justesse. Je retins mon souffle, le commandant continua de me crier dessus.

« MAYR DÉPÊCHEZ VOUS PUTAIN JE VAIS … »

Mais la suite ne fut pas compréhensible. Sous les mouvements frénétiques du monstre, la tête de Zaiten heurta violemment son flanc, brisant le dispositif lui permettant de parler. C’était pas bon, pas bon du tout.

De mon coté et sous l’influence de mon empathie planctonique, mes dinoflagellés se développaient aussi vite que possible, à une vitesse extraordinairement rapide pour dire vrai. Leur concentration dans l’eau commençait déjà à être suffisante, et le nuage vert pâle se propageait tout autour du combat. Le commandant et le poisson devaient déjà en avoir avalé un bon paquet. Suffisamment ? Non, je n’en étais pas sur. Ils bougeaient beaucoup trop.  Il était crucial que la créature s’en gorge les branchies, pour que mon attaque soit létale. Je décidai d’attendre encore un peu, me concentrant de plus belle.

Le commandant continuait cependant d’attaquer la lourde carapace du monstre avec son bras mécanique découpe-calingue. Il finit par percer une des solides plaques dorsales,  pour finalement atteindre les parties molles, taillant au vif dans les chairs de l’animal. Celui-ci se cabra brusquement sous la douleur, et se mit à secouer encore plus violemment sa tête dans une tentative désespérée de décrocher Zaiten… ce qu’il parvint finalement à accomplir.  Le commandant glissa une fois de trop et les puissantes mâchoires du Dunkleosteus se refermèrent sur sa jambe.

Je me mis immédiatement à crier, et une sourde terreur m’envahit. Le choc me cloua sur place. J’étais totalement impuissant devant la scène qui se déroulait devant moi. Non… ce n’était pas envisageable…  je ne pouvais décemment pas rester là à regarder Zaiten se faire bouffer. Il fallait que je fasse quelque chose. Sans réfléchir, j’attrapai mon harpon des deux mains,  et je fondis sur la créature, dans un cri de colère, jusqu’à arriver à portée, au plus près de l’affrontement.

C’est à ce moment que je pris conscience de 2 choses. Primo, à regarder nager les hybrides, on en oublie sa propre lenteur. Segondo, c’est vraiment gros, un Dunkleosteus, de plus près. Déjà de loin c’était pas mal, mais de près, c’était encore autrement plus impressionnant, surtout les dents. Et c’est donc très logiquement à quelques mètres du monstre que s’arrêta ma charge valeureuse : je repris mes esprits. Devant la silhouette gigantesque du Placoderme et la fureur de l’affrontement, je fus stoppé net par une peur incontrôlable qui me prit les tripes et me paralysa les jambes. Enfin, je fus arrêté par la peur, oui, mais surtout par la main de Mallone, sur mon épaule.

J’ai sursauté, sur le coup. Je ne l’avais absolument pas vu ni entendu arriver. Il me retourna énergiquement vers lui, et me regarda droit dans les yeux, secouant la tête de désapprobation, le regard accusateur et catégorique. Visiblement, il n’appréciait pas mon surcroît d’héroïsme. Je baissai les yeux, honteux, ne pouvant pas soutenir son regard. Il m’envoya alors une tape sur le front pour me remettre l’esprit au clair.

« Grouille toi. » me dit-il sèchement, avant de s’élancer à son tour à l’assaut de la créature.

De toute mon existence, je ne vis personne nager comme Mallone. En un souffle, il se retrouva au niveau de la créature, laissant derrière lui un sillon de remous et de bulles. Je réalisai à ce moment que la jambe du capitaine tenait toujours bon, malgré la formidable pression des mâchoires armurées. Par chance (si on peut dire ça comme ça), le monstre l’avait attrapé par sa jambe artificielle. Mallone sembla le remarquer aussi et chercha immédiatement un moyen de lui faire lâcher prise. Il opta finalement pour lui planter son couteau de plongée dans l’œil. Simple, bourrin, efficace. Du Mallone tout craché.

En quelques mouvements, il prit de la hauteur, avant de descendre en piquet droit sur la créature, et d’un mouvement net et précis, lança son bras en direction de l’œil du monstre, en fendant l’eau de sa lame, avec une adresse et une précision redoutable. Mallone ne nageait pas: il volait. L’eau n’avait aucune prise sur lui. C’était tout bonnement incroyable.

La créature, elle, eut beaucoup moins de mal à y croire, sous la douleur de l’impact. Elle lâcha immédiatement le commandant, sur le coup, mais fonça sur son son nouvel agresseur, ses mâchoires claquant de fureur. Mais malheureusement pour elle,  Mallone était bien trop rapide. Il se dégagea en quelques secondes, et parvint sans aucun effort à rester hors de portée des morsures meurtrières. Il me donnait du temps. Je l’admirais, sur le coup. Même dans l’affrontement, il avait toujours l’air impassible. Le même air qui m’avais reçu dans son bureau, à bord de l’Exilé.

Mais assez tergiversé, j’avais perdu un temps précieux à jouer les héros. Mallone avait raison, il fallait que je me grouille. Je me remis à mon empathie planctonique, redoublant d’effort: la partie la plus difficile allait bientôt commencer : faire en sorte que mes bestioles libèrent leurs toxines dans le corps de la bête sans le faire ni dans celui de Zaiten, ni dans celui de Mallone, qui était maintenant lui aussi impliqué.

Et c’était là tout le problème. Si j’avais renvoyé Tourkarht et Malek, c’était parce qu’exercer mon don avec ce niveau de précision était extrêmement compliqué. Alors protéger deux personnes en même temps… J’allais devoir tout donner. Le nombre de bestioles devait être largement suffisant, maintenant. Il allait me falloir libérer tout mon pouvoir, et mon corps n’allait pas apprécier. Tant pis.

Dans un ultime effort de concentration, je projetai mon esprit au milieu des mes petits organismes, en priant l’Océan pour que cela fonctionne. Toute ma puissance mentale y passa, troublant ma vision, déchirant mon crâne comme si on m’avait planté des clous directement dans le cerveau. Je sentis ma conscience, mon esprit lui-même, vaciller sous l’effort, pour finalement traverser la dernière barrière, dépasser les dernières limites, pour finalement atteindre le niveau maximal de mes capacités d’Empathie planctonique.

Sous le choc, mon corps en tomba inconscient, ou plutôt délaissé, tel une coquille vide, flottant au gré des courants, et je fus coupé de ce monde, de ce combat déchainé, mon esprit flottant, là, au milieu des échos planctoniques. Criant à des microorganismes des directives insensées en regardant mon propre corps sombrer dans les abysses.

>>> à suivre…