Noyer le poisson [episode 13]

L’ Université d’Équinoxe était la meilleure du monde pour tout ce qui concerne l’Océan (n’en déplaise aux Coralliens, prétendants au titre). Le professeur Ermude, du Culte du trident, y enseignait l’histoire de notre Terre avec une éloquence des plus … personnelle. Un bras se leva dans l’assemblée assoupie devant la prose soporifique du professeur, qui visiblement n’était pas habitué à être interrompu.

« Oui ? Euh…  Mr … euh …vous là-bas !

– Mayr, Professeur. Vous parlez du Dunkleosteus… il y a-t-il un rapport avec nos requins à plaques actuels ?

– Non non, mon cher. Simple facétie évolutive. Ce n’est qu’une convergence entre le groupe des placodermes, auquel appartenait le Dunkleosteus, et nos squales actuels. Plus de 350 millions d’années d’évolution les séparent mon garçon  !

Le Professeur Ermude était un sacré numéro. Pour lui, appeler ces étudiants « mon garçon » et utiliser des expressions comme facétie évolutive pour désigner la ressemblance entre les plaques de nos squales et les armures des placodermes était le comble de l’impertinence académique. Les italiques étaient de lui. C’etait limite s’il n’ajoutait pas les mouvements de doigt pour aller avec. Tout un programme…

 » La morphologie du Dunkleosteus était des plus incongrue, une expérience inédite dans l’histoire des poissons aujourd’hui disparue. L’arrière du corps est comparable à celui des requins, mais c’est l’anatomie de la tête qui est des plus singulière. Il possédait une solide cuirasse épaisse de 5 cm sur l’ensemble de la tête et sur une partie de la région dorsale.  Ses dents étaient indissociables de l’ensemble osseux de la mâchoire, dont elles étaient une extension, et n’avaient rien à voir avec les dents que l’on rencontre chez les autres vertébrés. La mâchoire armurée était dotée d’une force phénoménale et d’une capacité d’ouverture extraordinaire facilitée par… »

Paradoxalement, j’aimais bien ce genre de cours, qui nous plongeaient dans un océan étranger, vierge de toute souillure humaine, sauvage, mais étrangement fascinant. Et les grands monstres du Dévonien, immenses mâchoires aux plaques dentaires effilées de plus de 5 tonnes, étaient l’incarnation parfaite de ces mers primitives.  Nous les évoquions avec excitation, essayant de nous imaginer d’après les fossiles, ce à quoi pouvaient ressembler ces terribles prédateurs aux mâchoires taillées pour bouffer du requin au petit déjeuner. J’adorais ça.

Mais je peux vous assurer que les avoir en face, c’est tout à fait autre chose. La froide terreur que peut inspirer leur silhouette étrange, leur façon de se mouvoir dans l’eau, ne ressemblant à rien de ce que l’on connait à l’heure actuelle. Et ces immenses plaques dentaires comme deux scies scintillantes dans la pénombre. Ce sont eux, les dents de la mer. Ils peuvent aller se rhabiller, nos squales.

« MAIS PUTAIN C’EST QUOI CETTE MERDE !!  »

Oui, ça aussi ça résumait pas mal la situation, oui. Nous étions donc dos à dos, dans la lumière, le commandant Zaiten et moi. Inutile de vous dire que j’étais réellement terrifié, mais je me découvris à l’époque un cynisme dans le stress qui fit plus tard ma réputation au Culte du Trident.

« Vous voulez vraiment un cours de paléontologie maintenant, commandant ?

– C’est la peur qui vous donne de l’esprit, comme ça Mayr ? »

Ne me faites pas rire, commandant, ou je vais m’étouffer dans mon respirateur. Nous n’avions toujours pas la créature en visuel. Malek et Tourkarht étaient partis rejoindre Jenkins et ses hommes, et nous étions là, dans la lumière, à jouer les appâts.  La créature nous tournait autour, mais semblait attendre le bon moment pour passer à l’attaque. Malek avait pu lui envoyer un coup de harpon en pleine gueule lors de son premier assaut, et armure ou pas, cela la poussait à une certaine prudence.

 » Ne lui tirez pas dessus, ça servirait à rien. Elle va sans doute se jeter sur nous en frontal, en misant sur son armure pour la protéger, et elle a raison. »

Pour dire vrai, je n’avais aucune foutre idée des stratégies de chasse de ce genre de créature. Il y a des limites à la paléontologie. Mais sur le coup, ça me semblait probable.

« Et votre plan ? Parce que vous venez de renvoyer mes hommes, donc c’est vous et moi contre la bestiole.

– Vous respirez par la peau ?

– Quoi ?

-Je vous demande si comme certains amphibiens vous respirez par la peau. »

Il y eut un moment de blanc, enfin de noir dans les abysses,  juste assez longtemps pour que je comprenne à quel point ma question pouvait être déplacée. Mais vu les circonstances, on allait mettre les formes de côtés.

« Non, me répondit-il d’une voix exaspérée.

– Alors très bien. Je vais utiliser une de mes capsules de Dinoflagellés. Vous allez occuper la créature, pour la maintenir dans le nuage un maximum. Neurotoxines.

– Et ça va pas m’affecter ?

– Vous, contentez-vous de retenir la créature un maximum, lorsqu’elle va fondre sur nous. Après tout, vu votre attirail cybernétique, vous êtes à moitié placoderme vous aussi. Faites comme pour le calamar de la plaine d’Hatteras. Tenez-le, je me charge de votre protection.

A ce moment-là, un détail me traversa l’esprit : et si c’etait moi que la créature prenait pour cible ? Je n’avais clairement pas l’habileté en nage pour esquiver un assaut de ce monstre. Tant pis, c’était le risque à courir.

« J’ai un meilleur plan, Mayr. Je vais pas attendre que la créature vous fonce dessus pour essayer de me baiser.  »

Et il s’élança vers la créature en se jettant de toute sa carrure, me laissant bouche bée.

« MAIS VOUS ÊTES UN GRAND MALADE ! ZAITEN !  REVENEZ BORDEL  !

-VOS DINOMACHINS ! PREPAREZ VOS DINOMACHINS ! »

Et sous mes yeux ébahis, je vis le monstre pénétrer à toute allure dans la zone lumineuse. Le Dunkleosteus n’hésita pas une seule seconde et chargea sec, droit sur Zaiten qui lui fonçait dessus.

Je ne pus détacher mon regard de l’affrontement. Je vis les gigantesques mâchoires du monstre se refermer dans le vide,  dans un horrible claquement sonore sourd, déformé par l’eau environnante. Zaiten esquiva avec une habileté dont je ne l’aurais jamais cru capable, et vrilla sur lui même, pour atterrir pile sur le coté droit de la créature. Rapide comme l’éclair, il frappa le flan du monstre de son bras armuré, projeta tout son poids sur le point d’impact. Immédiatement, dans un claquement métallique, deux crampons acérés se déployèrent, comparable à ceux utilisés par les armures de combat pour s’arrimer à la coque des navires.

Zaiten replia immédiatement ses jambes sous le ventre de l’animal , et se plaqua contre son corps, solidement cramponné aux plaques crâniennes par son bras. Les mâchoires du Dunkleosteus claquèrent dans le vide, essayant désespérément de se saisir du commandant pour lui faire passer l’envie de rester accrocher de la sorte.

C’est alors que j’aperçus les premières étincelles. Je distinguai vaguement, au milieu des mouvements frénétiques du placoderme, la lueur éclatante de la flamme d’un chalumeau, sortant elle aussi du bras mécanique du commandant.

Il était en train de découper la cuirasse du placoderme … au découpe-carlingue. Il était en train de se faire un putain de Dunkleosteus à la meuleuse de coque ! Je refusai d’y croire.

« MAIS PUTAIN MAYR VOUS PRENEZ LE THE OU QUOI ??? BALANCEZ VOS SALOPERIES DE BESTIOLES !!!!! »

Reprenant mes esprits, j’attrapai immédiatement deux de mes capsules, et les jetai de toutes mes forces en direction de la créature.

>>> à suivre…