Noyer le poisson [episode 12]

Je n’ai jamais aimé nager. Non vraiment, on dira ce qu’on voudra, je préfère 100 fois les prisons de métal de nos stations puantes à l’oppression infinie du grand bleu. Cette sensation pénible de lutter pour se maintenir, pour ne pas sombrer. Je la déteste, cette sensation, elle me tétanise. Une fois, bien après cette mission, j’ai demandé à Jenkins pourquoi il aimait tant l’Océan. D’accord, c’est un point de vue d’hybride, mais justement. Je voulais savoir ce qu’ils y trouvaient, une fois que la menace de mort était écartée. La réponse de Jenkins fut des plus éloquentes, comme d’habitude.

 » Franchement, moi ce que j’adore, une fois à l’eau, c’est pouvoir pisser tranquille dans ma combi. »

Je l’aimais bien finalement, Jenkins. Andreas, de son prénom. Un pur bébé d’Équinoxe, qui ne jurait que par le Molaï de sa grand-mère et les putes du Block Sterlonne, au -3.  Un type qui connaissait les heures d’affluence des ascenseurs comme personne, et qui snobait par principe ces « blaireaux de Polaire » ou ces « couillons d’Hégémonie« . Et qui manifestement adorait pisser dans sa combi.

« Jenkins, vous m’en voulez si je meurs d’épuisement ? »

Quelques minutes plus tard – des heures pour moi, à pagayer comme un fou pour tenir la cadence des hybrides – je criais déjà grâce. Nous avancions pourtant à allure lente, mais croyez moi, c’était déjà amplement suffisant.  Et puis je dois admettre que la perspective de me diriger vers un champs de mines sous-marines m’enchantait au plus haut point. La voix de Zaiten vint à mon secours.

« Ok. On s’approche du champ de mine. C’est un bon moment pour souffler un peu. 5 minutes de pause. Déployez-vous. Mayr au milieu, pour qu’il puisse reprendre ses esprits. Adama, sortez votre arsenal. Jenkins, périmètre de sécurité.  »

Suivant l’injonction subtile de mon commandant, je m’exécutais, sondant mentalement la zone, à la recherche de menace. RAS. Signe de tête au commandant. Ok, tout va bien.

Mon très cher Roy, de son coté, s’affairait à déployer un gros drone de plongée miteux, qui semblait rafistolé de toute part. Je le regardais en reprenant mon souffle. Ce n’était pas vraiment du genre du G.S.I. de s’équiper avec du matos de seconde main. Ça sentait plutôt l’expérimental.

« C’est quoi ?, lui demandais je, on dirait une balise satellitaire rafistolée avec une torpille. »

Il me répondit d’une série de signe de la main agacé. Un truc du genre « je bosse, j’ai pas le temps pour tes conneries » – traduction non littérale, bien entendu.

Gradstein s’approcha du commandant et moi. Dans l’eau, armé de son harpon lourd à répétition, il ressemblait beaucoup plus à un soldat qu’au sympathique médecin de bord qui avait partagé mon quotidien. Comme quoi, les  armes lourdes, ça change un homme. De quelques signes, il me signifia que les analyses de …

Je ne pris pas le temps de regarder la fin de son message. Un lueur éblouissante apparût dans la pénombre, lointaine, sur notre droite. C’était un des homme de Mallone, et il avait activé ma capsule luminescente. Fort heureusement, il n’était pas encore assez loin pour être hors de ma portée. Je fis immédiatement un check-up psychique de ma plancto-pommade. Plus rien – plus de signal, seul les organismes de ma capsule de secours fournissait l’oxygène. Et ils crevaient les uns après les autres.

Merde.

Immédiatement, le commandant pris le relais.

« Mayr ?

– Je ne sais pas commandant.

– Tourkarht, aidez-moi à porter Mayr jusqu’à lui. Vite ! Jenkins, couvrez Adama. ALLEZ !  »

Il neigeait encore à gros flocon, mais la source lumineuse était assez vive pour nous permettre de localiser facilement notre plongeur en difficulté. Porté par les deux colosses, je fus propulsé à une vitesse folle vers l’objectif, et en quelques minutes, nous fûmes à sa portée. Je levais la main, pour faire signe à mes deux hybrides de ne pas approcher.

 » Commandant, j’y vais. Restez en arrière. Je vais…

-STOP. Fermez-la. Il y a quelque chose.  »

Le commandant fit une série de signe rapide en direction de notre éclaireur et se mit en position de défense, braquant son énorme … bras ?…  vers les ténèbres, sur le qui-vive, dos à dos avec le Major Troukarht.

J’en profitais pour examiner notre éclaireur.  Il allait bien, il avait lui aussi son harpon dégainé. Je décidai d’anticiper les ordres. Deuxième check-up planctonique… Merde… Merde merde merde, mes bestioles aussi, commençaient à crever vitesse grand V. Et pour moi, les capsules d’urgence ne servaient à rien. Je ne respirais toujours pas l’eau ambiante. Mais qu’est-ce qu’il se passait ?

« Où il est ? demanda le Commandant, à mi-voix. »

L’éclaireur signa une réponse approximative. « Pas la moindre idée, retourné plus bas, vers la paroi.  »

Effectivement, je n’avais pas remarqué que nous étions arrivés à proximité de la pente du Talus continental. Mais avec cette clarté éblouissante due à la capsule de secours, difficile de voir ce qui nous entourait. La situation m’échappait, je ne comprenais plus rien. Je décidais d’employer les grands moyens, et d’aller chercher directement les informations à la source.

L’esprit de l’éclaireur était bien plus faible que celui de Zaiten. Je remontais dans les souvenir de Malek – c’était son nom- jusqu’à l’incident.  Il avait été attaqué par un grand prédateur qui chassait à l’affût. Un grand prédateur ? Ici, avec si peu d’oxygène ? Très peu probable… mais, c’était bien le cas. Une grosse mâchoire, une tête écailleuse, et ces dents… non pas de vraies dents, mais deux paires de plaques gnathales, c’est-à-dire des os de la mâchoire en biseaux, tranchants comme des lames de rasoir. Mais ça n’a aucun sens !

« Commandant écoutez moi. On a affaire à un Dunkleosteus.

– Un quoi ? Mayr ce n’est pas le moment pour votre jargon de mes …

– UN DUNKLEOSTEUS ! UN POISSON A ARMURE CARNASSIER DISPARU DEPUIS 350 PUTAIN DE MILLIONS D’ANNEES !!! »

Sur le coup, il ne me répondit pas. Tiens ! Ça te la coupe ça, hein commandant ? Tu t’y attendais pas, au monstre marin ?

Et pourtant. Je voyais clair dans les images mentales de Malek. Un Dunkleosteus. Un des maîtres de l’océan de l’époque où les poissons étaient les maîtres de la planète. Il n’y avait qu’une chose à faire. J’attrapai une de mes capsules de dinoflagellés.

« Activez vos sonar d’attaque immédiatement ,ordonna Zaiten d’une voix autoritaire.

– NON !!!!

J’avais crié sans m’en rendre compte, mais tout était devenu tout à coup étrangement logique. Malek avait eu comme réflexe, une fois l’assaut de la créature évité, d’activer son sonar d’attaque, un dispositif envoyant une onde protectrice repoussant les prédateurs.  Et il ne fallait pas activer ce maudit sonar.

« Les ondes du sonar font crever mes bestioles, Commandant. Si vous l’activez, on y passe tous.

-Bien. Un plan ?

– Oui. Malek, coupez votre sonar. Troukhart, voici une capsule de plankto-pommade. Allez tartiner Malek, et foutez le camps rejoindre les autres. Commandant avec moi, dès que la pommade est activée. On va faire l’appât. Surtout, dès que je vous en donne l’ordre, vous restez immobile. On ne peut pas buter ce machin, sa carapace est trop épaisse.  Alors on va l’empoisonner.

Le commandant me lança un regard perçant, puis hocha la tête, et se remis en position de combat, mais ce coup-ci dos à moi.

« Et bien, Mayr, un Duconsteus, c’est plus gros que votre Mérou, non ?

– Allez vous faire foutre mon commandant, lui répondis-je en souriant.  C’est le moment pour vous de « veiller a ma sécurité ».

>>> à suivre…