Noyer le poisson [Episode 10]

Mallone me dévisageait de toute son absence de sourcil. Après avoir regardé la main du Docteur Gradstein d’un air de dégoût, perplexe, il attendait visiblement une remarque de ma part avant de s’enduire de plancto-pommade.

20h40, ou un truc du genre. Le Docteur et moi commencions à appliquer ma préparation au petit contingent d’hybrides présent pour la mission – dont bien entendu notre quatuor de choc,  Zaiten, Adama, Jenkins, et Mallone.

J’avais décidé de ne pas m’attarder d’avantage sur la nouvelle de l’identité de notre adversaire ; de toute manière, ça ne changeait rien de le savoir : Zaiten ne changerait pas d’avis aussi facilement, lui. Mais je m’étais préparé du coup, du moins, autant que je pouvais l’être.

Nos officiers se tenaient devant nous, et allaient recevoir la pommade en dernier.  Zaiten, bien évidement, allait être le Big Boss de la mission. Ses lieutenants, Jenkins et Mallone, superviseraient chacun un groupe de plongeurs. Dans le jargon, on appelait ça un 3 fois 5 : 3 groupes de cinq hommes. 5 éclaireurs, dirigés par Mallone, pour éliminer discrètement tous ceux qui pourraient nous repérer. Un groupe de combat, composé de 5 soldats en équipements plus lourds, sous les ordres de Jenkins, constitueraient la force de frappe.  Et le dernier groupe, celui du Commandant Zaiten, auquel j’appartenais, serait chargé de tout ce qui est soutien. Il était composé d’Adama, aux communications, du Docteur Gradstein, l’officier médical, et d’un gros type aux bras musculeux et au visage bouffi, typé plutôt hégémonien, qui répondait au doux nom de Tourkarht.

Major Tourkarht. Expert en démolition.  Je l’avais croisé une ou deux fois : il était beaucoup plus massif que la moyenne des génohybrides, mais également plus adipeux. Sa combinaison de combat le boudinait affreusement, et il était le seul hybride à ma connaissance à avoir des plis et des replis, témoignant d’un certain embonpoint. Mais tout cet enrobage n’était que superficiel : aux dires d’Adama, ce mec était un véritable rock.

Je signifiais à Mallone qu’il n’avait rien à craindre, et le docteur lui administra une bonne dose de pommade sur le cou.
Il alla prendre place avec les autres officiers, tous maculés de taches bleus. On aurait pu facilement prendre ces marques pour quelques peintures tribales, vu le contexte.

C’était le dernier briefing général avant le grand plongeon. Une idée de Gradstein, ça, tartiner les hommes avant le briefing, histoire qu’ils s’habituent à la pommade. Roy s’adossa au mur, derrière nous, et s’alluma une cigarette. La grosse voix de Zaiten se mit à résonner dans la pièce, mais lui ne l’écoutait pas.

 » Alors, Etan, stressé ?, me demanda-t-il à voix basse avant de tirer sur sa clope.

– Laisse tomber, Roy. J’ai déjà eu le réconfort de Jenkins. Et il va me falloir des semaines pour m’en remettre. Alors contente toi de me couvrir quand on sera dans l’eau, et ça sera déjà bien.

– Tu sors en combi ou en armure ?

– Je ne sais pas piloter vos armures de combat. Et je pense que si je sors avec ma vieille 3 pattes nos ennemis seront morts de vieillesse avant que l’on arrive. Non non, Combi. A 550m, ça devrait le faire.   »

Ah, ma bonne vieille 3 pattes, comme on dit dans le jargon. Armure Mag-cart Epsilon 6, modèle d’exploration semi-lourd. Le genre d’armure dans laquelle on peut boire une bière tranquille sans ressentir l’océan outre mesure. Une grosse boîte de conserve avec un gros tube à propulsion déployable dans le dos, ce qui lui donne l’air d’avoir 3 jambes, d’où son surnom. Une armure mythique de par bien des aspects : sa longévité, sa résistance, mais aussi sa lenteur et son absence totale de maniabilité en nage. J’avais passé ma thèse dans ce genre d’Armure.

« Oh oui. Tu sais, nous autres hybrides, on est tous un peu clostro sur les bords, alors les armures sous-marines, très peu pour nous. Et puis ça nous ralentit trop. On est en combi de combat ou en exosquelette pour la plupart.

– LE PSYCO-PLANCTON ET SA COPINE, ÇA VOUS FAIT CHIER QUE LE COMMANDANT FASSE UN BRIEFING ?  »

Tout les regards se braquèrent sur nous. Jenkins me dévisageait d’un air désapprobateur. Je bredouillais un mot d’excuse. Roy riait silencieusement, en position de garde à vous.

« Je disais, reprit Zaiten, l’air exaspéré, notre objectif se situe à quelques milles de notre position. La nature de la cible est une installation sous-marine illicite, sur le talus continental, à l’embouchure d’un canyon ou dans ses environs. Attention à la boue et aux parois instables. Pas de risque de courant de turbidités, mais si vous tirez la paroi, c’est la coulée de débris assurée. »

Et oui. Lorsqu’on s’approchait des canyons, il fallait toujours prendre en compte les courants de turbidités. Les canyons sous-marins  ne sont pas là par hasard. Ils sont en général creusés par de gigantesques avalanches sous-marines successives, les fameux courants de turbidités, et croyez moi, c’est pas bon d’être en-dessous. Mais fort heureusement, on pouvait à peut près prévoir les risques, et ce genre de phénomène se déclenchent plus haut sur le plateau continental, comme les avalanches en somme. Par contre, les coulées de débris, ou éboulements sous marins, ça, ça peut toujours nous tomber dessus après un tir raté…

« Groupe 2, on se déploie ensemble. Groupe 3, vous partez devant. On localise le bâtiment, on se regroupe et on rentre ». »

Il termina en faisant un signe de tête en direction du Docteur Gradstein, qui prit immédiatement la parole.

« La luminosité est faible dehors, et il neige à gros flocons. La plancto-pommade de Mayr ne fonctionne pas dans le noir total, mais la lumière ambiante devrait suffire. Au pire, on vous a donné ces capsules bleues. Si vous pouvez plus respirer, cassez-en une dans l’eau. Mais attention ça fait beaucoup de lumière, donc pour tes gars Mallone c’est pas vraiment recommandé.  »

Mallone acquiesça d’un signe de tête.  La neige marine. Des gros flocons de matière tombant de la surface. Le cycle de la matière océanique, une bonne galère pour nous. Mais dans cette partie du monde, il neigeait 8 mois sur 12. Je levais la main pour parler, et Zaiten me donna la parole.

« Surtout, si vous avez un problème, n’hésitez pas à me contacter. La pommade a une bonne demi-heure d’autonomie, après quoi il faut que je renouvelle le contact Empathique. Je peux établir un contact à au moins 200m, voire jusqu’à 500, donc n’hésitez pas à me demander. C’est encore expérimental, je peux avoir besoin de gérer en urgence. Si c’est le cas, j’ai des solutions pour ré-oxygéner une zone proche très rapidement, surtout avec toute cette neige, mais ça fera beaucoup de lumière. Et au pire, vous avez les capsules bleues…  »

Et oui, encore une fois. La lumière est essentielle à la photosynthèse. Et mes petites bestioles planctoniques sont des plantes comme toutes les autres, elles en ont besoin.  Mais fort heureusement, soumis a mon empathie planctonique, la pénombre nocture est suffisante, du moins pour alimenter une personne. Pour faire plus en revanche, il faut plus de lumière. Gradstein reprit :

« En parlant de neige, faites attention. Elle tombe drue, et les calamars en profiterons sûrement pour sortir chasser. Nous sommes dans une zone sans oxygène, en dessous du maximum chlorophyllien. Mais au dessous de nous, il y a de l’oxygène, alors faites gaffe à ce qui peut venir d’en-bas. Mais à priori, pas de requin.  »

Il avait raison. L’Océan est loin d’être uniforme : il est composé de couches, appelées masses d’eau, qui vont et viennent en fonction des courants. Et leurs caractéristiques peuvent être très différentes en fonction de leur origine. Ici, pas d’oxygène, mais en dessous ? Zaiten prit la parole :

« Des questions ? Bon allez, si tout le monde est près, on va jusqu’aux modules de largage. Passerelle vous me recevez ? Très bien. On y va les gars. Tout le monde se prépare.  »

Nous y étions. Je regardais Zaiten, dans son énorme combinaison de plongée. Il me rendit mon regard, et hocha de la tête. Impossible de reculer. La mission allait commencer.

>>> à suivre…