Noyer le poisson [Episode 1]

La réunion avait lieu sur la passerelle de l’Escorteur lourd du culte du trident L’Exilé. Cela faisait presque une demi-heure que le commandant Zaiten,  le capitaine du bâtiment,  nous présentait la situation d’une voix grave et détachée, assisté de son second Jenkins. Les visages, autour de la table, étaient sévères et attentifs, concentrés sur les informations que relayait l’holo-carte devant nous. Moi, je restais plutôt en retrait.

– J’ai donc besoin des commentaires du personnel scientifique.  Mayr ?

Le commandant Zaiten me dévisagea, impassible, en montrant l’holo-carte d’un rapide coup de main, recroisant les bras aussitôt. C’était effectivement une sale configuration, il allait falloir la jouer fine sur ce coup là. Je rajustais mes lunettes.

– Bon, récapitulons, voulez vous, commandant ?

Celui-ci hocha la tête, toujours impassible. Visiblement, il attendait que je fasse mes preuves. On peut aisément concevoir qu’un type comme lui attende un minimum d’un type payé 35 000 sol le mois par le Culte du Trident en tant que consultant. J’allais devoir faire au mieux.

– La configuration est simple, messieurs. Nous suivons le courant des Canaries, dans la Gyre Nord Atlantique. Les eaux sont relativement froides, en cette période de l’année. Nous sommes dans la plaine de Madeira. Notre objectif se situe entre 50 et 100 milles sud-sud est de notre position, et nos commandos sont affectés par un étrange mal, d’où la raison de ma présence sur ce pont. L’upwelling est actif, mais les relevés in situ n’indiquent aucune concentration en organismes potentiellement dangereux. Le pic est passé, ça se calme.

Nouveau hochement de tête du commandant. Ce mec était bâti comme un orque. Son cou était beaucoup trop large; il avait des bras plus gros que mes cuisses, et il me dépassait d’une bonne tête et demi. Ses yeux verts, glacials, n’avaient absolument rien d’amical, et sa coupe rasé de près à la militaire n’apportait pas la moindre touche de convivialité. Le genre de type à pas aimer les scientifiques plus que ça.

– Et donc vous voulez savoir pourquoi vos Hybrides tombent comme des mouches. Et bien c’est très simple, Commandant.

Petit blanc. Regards attentifs. J’avais l’impression que j’allais passer par le SAS si je me plantais. Le second du Capitaine, un grand type efflanqué nommé Jenkins, me lança un regard amusé. On entendait  le ronronnement du sonscan.

– Ils se noient, mon commandant.

Silence autour de la table. Regards perplexes des officiers. L’armoire à glace décroisa les bras, lentement, et se pencha vers moi, prenant appui sur l’holo-carte, devant lui. On aurait dit un requin qui s’apprêtait à fondre sur sa proie. Moi, en l’occurrence.

– Docteur Mayr, dit il, dissociant bien ses mots comme s’il parlait à un enfant de 10 ans. L’air de rien, c’est la vie de mes hommes qui est en jeu. Je n’ai pas de temps à perdre avec vos facéties de scientifique. Les Genohybrides ne se noient pas, c’est bien le principe. Ne me prenez pas pour un imbécile ou je vous garantis que vous allez la vérifier de près, votre théorie. In situ, comme vous le dites.

Quand je vous disais qu’il mourrait d’envie de m’expédier par le sas. Grotesque, n’est pas commandant ? Les Génohybrides, oui. Des êtres humains dotés, entre autre,  de la formidable capacité a respirer sous l’eau, et qui n’avait pas a envier aux mammifères marins leur aisance aquatique. Il allait me falloir tenir tête au commandant, pour le convaincre que ses commandos sous-marins d’élite amphibies… se noyaient. J’adore la situation. Sidonie, si tu lis ces quelques lignes et que je ne reviens pas vivant, je te lègue mon Silure et ma panoplie de médicaments pour tes Sylsides…

– Je ne vous prends pas pour un imbécile, Commandant Zaiten. Mais les faits sont là. Vos hommes se noient, l’officier médical pourrait confirmer le diagnostique. C’est la raison pour laquelle ils ne sont pas opérationnels, je pense qu’ils…

– Vous avez donc décidé de vous moquer de moi, bien, m’interrompit-il. Jenkins, virez moi cet idiot de la passerelle. On n’a pas que ça à faire.

Jenkins s’avança vers moi, le regard perplexe. Visiblement, il ne croyait pas plus à mes conclusions que son chef.

– Attendez Zaiten. Je peux prouver ce que j’avance. Écoutez moi ! Non, lâchez moi Jenkins, une minute, je vous dis. Regardez les constantes ! Concentration en oxygène nulle. Pas le moindre poisson aux alentours, ils se noient tous bordel de merde ! Laissez moi vous expliquer !

Zaiten leva un sourcil. Jenkins me garda contre lui, mais attendit. Visiblement, il n’était pas, comme moi, dans l’incapacité totale de traduire les expressions faciales de son commandant. J’avais un créneau. Soit je prenais cette fenêtre, soit la porte, et le SAS (pas mal, celle-là, je m’en souviendrai pour plus tard).

– Vous êtes un hybride vous aussi commandant ? Demandais-je, dégageant mon bras de Jenkins, qui n’opposa que peu de résistance à mon geste. De toute manière, il savait qu’il courait plus vite que moi.

Hochement de tête agacé du commandant.

– Pouvez vous me décrire une noyade ? Savez vous simplement en discerner les symptômes ? Avez vous déjà ressenti vos branchies tourner à vide, dans une eau sans oxygène ? Vous sentez l’eau qui passe, vous avez l’impression de respirer. Mais il n’en n’est rien. Pas étonnant que vos hommes une fois dans l’eau n’y voient que du feu, et perdent connaissance. Ils ne savent pas gérer cette situation. Et ils se noient.

Belle rhétorique, non ? Je vous assure que pourtant, j’en menais pas large. A trop essayer de noyer le poisson là, on fini par se noyer dans un verre d’eau ? Oui, bon, faire des jeux de mots stupides, ça  détend.

– Commandant ?

Il me fixait. Je l’aurais bien sondé mentalement, mais je n’avais aucune envie qu’il s’en rende compte et que son énorme main finisse à travers mon insignifiante gueule. Alors mes pieds, ouais, on va faire ça. Regarder mes chaussures. Tiens, c’est quoi cette tache sur le sol ?

– Et comment faut il donc s’y prendre, docteur,  pour empêcher des Genohybrides de se… noyer ?

Sa question résumait parfaitement l’ironie de la situation. Si ses chers commandos n’étaient pas capable de reconnaître les symptômes de la noyade, lui n’était pas plus capable d’y remédier. J’allais donc devoir justifier ma paye, ok. Putain je le voyais de plus en plus près, ce SAS.

– Comment on empêche un poisson de se noyer ? Et bien, je vais vous montrer. Suivez moi Commandant, et rappelez vos hommes. Ça ne sert à rien d’intervenir tant que je n’ai pas résolu le problème.

Pitié, faites que cela fonctionne, faites que cela fonctionne…

>>> à suivre...